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Il y a un an déjà, j’entamais un voyage vers La Havane dans le but d’explorer les possibilités d’échanges entre mes étudiants et ceux de l’ISDI, l’Institut supérieur de design de la capitale de Cuba.
Graphiste et professeure à l’École multidisciplinaire de l’image (ÉMI) de l’Université du Québec en Outaouais (UQO), j’ai toujours été fascinée par le graphisme engagé et culturel. Qui mieux que les Cubains incarnent les deux?
Je dois confesser que mon appréciation du graphisme cubain restait accroché à la vague des années 60-70. Les affiches de cinéma de René Azcuy, Eduardo Muñoz Bachs ou Antonio Perez Ñiko, réalisées dans le cadre des productions de l’ICAIC (Institut cubain de l’art et de l’industrie cinématographiques) demeurent des morceaux d’anthologies colorés, pop-artisés, qui détonnent avec la production de l’École polonaise qui sévit à la même époque. Parallèlement, résonnent celles de l’OSPAAAL (Organisation de solidarité des peuples d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine) destinées à la défense des peuples opprimés. Elles incarnent, aujourd’hui encore, un modèle de l’affiche engagée. Depuis les années 90, baptisées par les Cubains de Période spéciale pour symboliser une époque de grande pauvreté suite au désengagement du gouvernement russe, l’affiche cubaine semblait être tombée en désuétude.
La réalité est bien différente. Cette première visite a donné lieu à d’incroyables rencontres, notamment celle avec Sara Véga, spécialiste du cinéma cubain et des affiches cinématographiques de l’ICAIC (1), qui m’a ouvert les yeux sur une Havane dont j’étais loin d’imaginer la force et le dynamisme créatif actuel, celui d’une génération de jeunes créateurs qui nous ressemblent tant. Je me plais parfois à prétendre que nous sommes deux îles, celle de la Havane et celle du Québec. Deux solitudes d’où émergent une créativité riche et avide de reconnaissance. Dans les deux cas, elle ne se fait pas sous les feux de la rampe ou en grande pompe mais sous l’impulsion de passionnés, un peu fous comme moi, qui choisissent de s’investir pour les faire connaître.
C’est avec cette volonté de concevoir un projet susceptible de provoquer une rencontre inusitée entre ses deux réalités, ses deux bassins de graphistes que je retournais en sol cubain, en 2013. Il suffit parfois d’une circonstance inattendue pour provoquer les choses. Les festivités entourant l’anniversaire des 50 ans d’Icograda (2) (The International Council of Graphic Design Associations) en sont le cas. Qu’elle ne fut pas ma surprise de recevoir un matin, l’invitation d’Hector Villaverde, graphiste cubain dont la carrière couvre cinq décennies, me conviant comme panéliste au symposium sur l’affiche, au titre évocateur de « El rol del cartel en el mundo contemporáneo (3) ». Située dans le superbe Centro hispanoamericano de cultura, situé sur le Malecón, cette rencontre phare du Festival del cartel Habana (4) », proposait de discuter sur diverses questions du type : L’affiche polonaise est-elle toujours vivante (5) ? ou, L’affiche, un moteur du changement social ?
Le point culminant de cette rencontre s’est opéré dans la salle, ofrant au public une nouvelle perspective sur l’état de l’affiche havanaise. Symptomatique d’une communauté graphique en porte-à-faux entre une génération qui a vécu la révolution et une autre née après, c’est Olivio Martinez, l’un des derniers graphistes ayant contribué à la notoriété de l’OSPAAAL, qui lance un débat avec sa présentation au titre provocateur de « El Cartel… ¿Cuál? », L’affiche… quelle affiche? Son propos tient du fait que l’affiche cubaine actuelle ne propose plus de message engagé, plutôt une esthétique propre à l’affiche culturelle. De son point de vue, il est préoccupant que les graphistes s’éloignent de leur engagement politique et social. L’échange qui a suivi cette intervention, dans le public, est un signe des dissensions entre deux générations. Elle démontre la nécessité de trouver de nouveaux repères pour cette communauté, les graphistes insulaires.
Un de mes plus grands moments? Une rencontre inattendue avec Olivio, au cours de laquelle, connaissant mon intérêt pour l’affiche engagée, il me remet un DVD comprenant ses archives personnelles. Son souhait, les promouvoir au sein de concours d’affiches engagées, tel “The Palestine Poster Project ” (6) où l’on retrouve ses affiches réalisées pour l’OSPAAAL depuis les années 60.
C’est ça La Havane!
Celui qui croit connaître Cuba en se dorant la pilule sur une plage de sable blanc, à laquelle la population locale n’a pas accès, ni connaît rien. Il faut arpenter les rues de La Havane, sans guide, côtoyer, discuter avec ceux qui l’habitent pour commencer à percevoir la richesse de ce peuple fier, créatif et avide de se faire entendre et reconnaître pour ce qu’il est. Isolé sur son île, il est incapable de s’auto-suffire et souffrant depuis des décennies de tout ce qui chez nous, constitue les abus d’un autre type de système, je pense à la surconsommation ou la « blasitude »…
La Havane, ce sont les surprises et les contradictions qui s’étalent au grand jour. Au coin d’une rue, je découvre les restes d’une installation photographique de l’artiviste JR (7) datant de 2012, The Wrinkles of the City. Bien connu pour son travail photographique engagé, ses portraits, plus grands que nature, illustrent et jettent une lumière nouvelle sur les gens qui habitent chacun des lieux qu’il investit. En arpentant le Malécon ou la vielle Havane, les investissements étrangers sont visibles. Les façades sont ravalées, les rues réhabilitées à l’originale à grands coups sur les pavés, au grand plaisir des touristes qui sont persuadés d’avoir vue la vraie Havane. Dérivez des tracés usuels et vous serez fascinés par la découverte de-ci, de-là, d’échafaudages abandonnés depuis si longtemps que la végétation en est devenu un élément architectural à part entière.
Là-bas, de temps en temps les maisons s’effondrent. Là-bas, l’eau ne coule pas à volonté, quand elle ne coule pas du tout, exception faite des hôtels de touristes. Là-bas, pas de toilettes publiques avec P-cul et essuie-tout qui déborde des poubelles. Là-bas, pas de chasse d’eau qui coule, mais un système organisé du D et des écarts sociaux que le tourisme contribue à creuser.
Pourtant, il suffit de visiter une école de graphisme, l’ISDI, l’Institut supérieur de design ou la Casa de las Americas (8) , pour être parachuté chez nous. Ici ou là, même jeunes branchés, même gentry culturelle, mêmes centres culturels où les œuvres les plus variées s’affichent sur murs blancs. Seule différence, le vin rouge ou le mousseux cheap des vernissages est remplacé par un fond de rhum ambré.
Les visiteurs sont bigarrés, d’origines culturelles variées, puisque écoles d’art, de cinéma ou de graphisme, attirent chaque année de nombreux étrangers. Je ne serais donc pas la seule qui se fascine pour cette richesse insulaire? Les graphistes d’autrefois ont laissé la place à une génération qui règne sur l’affiche culturelle en tout genre. Chaque événement inscrit à la programmation du Festival le démontre, comme cette exposition Carteles del Centro Pablo de la Torriente Brau. Le slogan matraqueur et propagandiste s’est transformé en une maîtrise de la typographie et de l’image illustrative et digitale de haut niveau. Pour nous, graphistes occidentaux, pris dans nos quotidiens, partagés entre l’envie du travail d’auteur et celui nécessaire du commercial, il y a dans le travail cubain un aperçu de ce qu’est le travail sans contrainte, celui de la commande chaperonnée par un client. Jalousie peut-être? Ou preuve supplémentaire que le travail d’auteur, accompli à l’aide d’une liberté de création peut définir une production culturelle forte, intemporelle et signifiante.
Néanmoins, si liberté créative il y a, sa réalisation sur le papier n’est pas acquise. L’impression est un problème récurrent à La Havane. La pauvre qualité du papier rend les graphistes et leur école dépendants de commanditaires étrangers ou du recours à la sérigraphie qui demeure leur signature. Qu’elle soit réalisée chez un ami, dans le fond d’un appartement, ou dans le très officiel « el taller de la serigrafia Rene Portocarrero », sa bonne conduite dépendra de la disponibilité de l’encre ou du fixateur, cette semaine. Mais quel espace que cet atelier! Le temps d’une soirée, celle du collectif « CACa en el Taller (9) », je suis transportée dans un lieu habité autant par les affiches que par les racks de séchage et autres dispositifs sérigraphiques. À l’entrée, une affiche sérigraphiée, sur le thème de l’infirmière lubrique, orne le mur. L’endroit, à la chaleur suffocante, est une véritable fourmilière. De jeunes gens impriment en direct les affiches qui partent comme de petits pains pour la modique somme de 5 CUC (10) . Une forte musique techno pénètre chacun de nous, diffusée grâce au travail d’un DJ et de son assistante semblant tout droit sortie de l’affiche thématique de la soirée. Dans la salle, les verres de rhum passent sur des plateaux que d’autres assistantes médicales tout aussi sexy s’amusent à faire circuler! Entre de larges colonnes peintes en rouge sont tendues les œuvres récentes du collectif, toutes aussi originales les unes que les autres.
Mais où sommes-nous? Nous sommes à La Havane Darling, un lieu où demain n’est pas encore écrit, mais où son imaginaire, sa vitalité se dessinent encore sur l’affiche.
Vous n’avez pas fini d’en entendre parler…
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Valérie Yobé est professeure et chercheure en design graphique au sein de l’École multidisciplinaire de l’image (ÉMI) de l’Université du Québec en Outaouais (UQO). Elle débute sa carrière comme publicitaire en France pour suivre ensuite une formation en Graphisme au Québec où elle est installée depuis 20 ans. Elle détient un doctorat en sémiologie de l’Université du Québec à Montréal.
Crédits photos : Marc Trépanier©, Paul Tana©, Catherine Saouter©, Valérie Yobé©.
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(1) – L’ICAIC a été fondé en mars 1959. En 1960, l’organisme crée Cine Cubano et le projet Cinemóviles qui a permis une diffusion unique du cinéma cubain dans les régions les plus isolées de l’île. Les dix premières années de son existence ont été baptisés « Década de Oro», l’Âge d’or du cinéma cubain. Aujourd’hui, l’institut est le centre névralgique de la création et de la production cinématographique cubaine. Il existe également la Escuela internacional de cine, television y video de San Antonio de los Baños, et soutenu par la Fundación del Nuevo Cine Latinoamericano. De nombreux étudiants provenant de tout l’Amérique latine viennent y étudier la direction, le script, la photographie, l’édition.
(3) – Le rôle de l’affiche dans le monde contemporain
(4) – Cartel est le mot désignant une affiche en espagnol
(5) – Avec en vedette, une exposition, The Polish Poster, Hereafter, démontrant que la création polonaise est bien vivante.
À lire sur : http://www.culture.pl/web/english/events-calendar-full-page/-/eo_event_asset_publisher/L6vx/content/poster-art-forges-polish-cuban-connection
(8) – La Casa de las Americas participe à la diffusion et aux échanges culturels, littéraires et scientifiques entre les États d’Amérique latine et des Caraïbes. Elle participe aux activités de promotion culturelle, à l’organisation de concerts, concours, expositions, festivals et séminaires.
(9) – C.A.C.A (merde en espagnol) sont les initailes de Club Amigos del CArtel. “Cartel” est le mot qui signifie affiche en espagnol
(10) – CUC, pesos convertible cubain, développé pour les touristes. Un dollar canadien donne 0.99 CUC