Au cours des 27 dernières années, France Gingras a accueilli dans sa maison 500 jeunes filles. Mais aucune d’entre elles n’a été un numéro. 

Qu’est-ce qui vous a emmenée à devenir mère d’accueil?
Ce sont mes fils. Mes deux plus vieux voulaient des sœurs, et ils voyaient des enfants qui étaient maltraités, donc ils m’ont demandé d’accueillir des filles. Une fois, nous avons eu un garçon, mais c’était une exception.

Ils sont généreux! Après vous avoir partagée avec autant d’enfants, l’ont-ils regretté?

Pas du tout. Ils n’ont jamais senti que ça leur enlevait quoi que ce soit. Quand les filles partaient pour le weekend, je leur donnais du temps, on allait souper ensemble. Quand j’ai pris ma retraite, en juillet, l’un d’eux a même accueilli les deux dernières petites. Je les aimais tellement, je ne voulais pas qu’elles se retrouvent dans une autre famille.

Vous dites « retraite », est-ce que c’était du travail?

Mon travail, ça a été d’être mère à temps plein, mais ce n’était pas très payant. On a calculé que ça me rapportait 25¢ de l’heure, et je n’ai pas de fonds pension!

Pourquoi l’avez-vous fait alors?
Mon conjoint me décrit comme mère Teresa ou folle. D’après moi, c’est un peu des deux. Une intervenante m’a dit de ne jamais m’attendre à aucune gratitude, je me suis accrochée à ça toute ma vie. Je l’ai fait parce que j’aimais les enfants. Il y en a beaucoup qui m’appellent encore pour souper. J’en ai reçu, de la gratitude, mais je ne l’ai jamais attendue. Il y en a aussi qui m’haïssent encore!

Les filles ne vous aimaient pas toujours?
Non! Y en a qui ne voulaient pas m’aimer pour pas trahir l’amour de leurs parents. On m’a traitée de tous les noms.

Qu’avez-vous trouvé le plus difficile?
Les fugues. On vit les mêmes inquiétudes qu’une mère. Je ne compte pas les nuits où j’ai dormi sur le divan parce que j’attendais qu’une rentre, ou parce que je sentais qu’une était susceptible de fuguer. Je n’ai jamais perdu une fille, mais parfois, elles étaient placées en centre d’accueil parce qu’elles se mettaient trop en danger.

Comment se prépare-t-on à voir une fille s’en aller?

Il faut se préparer à leur sortie dès leur première journée chez nous. Les jeunes peuvent rester une semaine ou sept ans. Je suis une grande émotive, mais j’ai appris.