tintinsoviet

Je ne broderai pas inutilement. Il y a présentement trois nœuds dans le conflit qui, à mon sens, en conditionnent le pourrissement, et ce de manière inexorable et dangereuse.  Allons-y tout-de-go.

1) Distorsion abusive des positions adverses

Vous comprendrez déjà mieux le titre saugrenu de ce billet.

Dimanche dernier, lors d’un brunch familial bouillant, nous débattions de la radicalisation du mouvement étudiant en regard de l’intransigeance obstinée du gouvernement.

D’un côté, mes tantes et moi [la crisse de folle avérée, dit-on] défendions les étudiants. Leur solidarité, leur combativité et la légitimité de leur colère. Position gauche-classique et  sujette à contestation, certes.

De l’autre, mon père, en bon homme de droite qu’il est devenu, poussait les haut-cris quant au ridicule de la lutte étudiante. Il déplorait l’attitude sournoise et entêtée des leaders étudiants et appelait de ses vœux le retour sur les bancs d’école au PC, comme qu’y disent. Il décriait principalement le « culte apparent de la pensée unique » au sein du mouvement étudiant. Au paroxysme de l’engueulade, il s’est écrié :

« Eh merde! Il y avait plus de diversité d’opinion sous Franco que dans les Universités québécoises! Et les leaders étudiants agissent comme des Bolcheviks en se lavant de toute responsabilité! »

Bon. J’adore Papa, mais il exagère souvent. Cependant, cette fois, son analogie réductrice et démago avait quelque chose de révélateur du fait qu’elle était fondamentalement off.

De part et d’autre, les positions se campent de plus en plus en fonction d’une vision aliénée de la partie adverse. La tension est telle que nos perceptions subissent une distorsion « diabolisante ».

Les étudiants et leurs supporters taxent le gouvernement d’avoir des ambitions autoritaires, liberticides ou carrément facho [Franco]. Le gouvernement et ses partisans, à l’inverse, perçoivent les étudiants comme des communistes dégénérés; des terroristes dans le pire des cas […au pays des Soviets].

C’est comme si on avait placé une lentille biconcave au beau milieu du spectre de l’argumentaire, tant et si bien que ceux qui se trouvent plus ou moins aux confins de celui-ci voient monstrueux ceux qui leur font face.

Ainsi, la tension et la peur grimpent. Le conflit s’enlise.

Quoi que je dis ça, mais après avoir lu les clauses de la Loi 78, je dis ça sans avoir l’impression de diaboliser à outrance : nous avons bel et bien à faire à un gouvernement aux prétentions autoritaires, irresponsable et liberticide…

2) Représentation paternaliste du conflit dans l’imaginaire collectif

J’ai une sainte horreur de l’attitude paternaliste du gouvernement, largement reprise et ressassée dans les médias et l’imagerie populaire.

Non pas parce que je m’insurge qu’on infantilise « une si noble cause ». De toute façon, cette métaphore de la « bonne vieille famille canadienne française en ébullition » est employée par les étudiants eux-mêmes, désormais. Mais ce drôle de réflexe associatif est pernicieux.

En jouant la carte « chicane de famille », on subordonne systématiquement les revendications étudiantes à la ligne dure gouvernementale; présentée d’emblée comme « le bon sens parental ». Le rapport de force est par conséquent biaisé d’avance dans l’opinion publique.

Les étudiants sont donc, avant même d’avoir dit ou fait quoi que ce soit, présentés comme des ingrats colériques. En aurait-on fait de même avec des syndiqués en colère? Et est-ce que Claude Poirier se serait gâté un « fuck you all! » en ondes à leur endroit? Certainement pas.

La figure infantile incite au mépris. Et le mépris incite à la hargne. C’est contre-productif. Il n’est pas judicieux d’appuyer sur le côté soi-disant puéril de la génération qui portera très bientôt le poids de la société sur ses épaules. On exacerbe ainsi un fossé générationnel qui, déjà, semble infranchissable.

3) Formation d’un tripole d’animosité

Ce dernier point est probablement celui qui me préoccupe le plus, parce qu’on y voit s’esquisser les premières caractéristiques chaotiques d’un conflit civil avéré. Tranquillement, mais sûrement.

Les rapports conflictuels ne se limitent plus à la dualité étudiants/gouvernement. La tumeur a fait des métastases! Un second pallier de confrontations se greffe désormais, et il comporte trois pôles distincts (sur lesquels trône le gouvernement, prélat) :

Militants – Presse – Forces de l’ordre.

À force de bisbille, sur le terrain, l’animosité grimpe entre manifestants, journalistes et policiers. Triangle de tension extrêmement dangereux. Il s’alimente in vivo et cultive une méfiance malsaine entre les citoyens, ceux qui doivent normalement garantir leur sécurité (n-o-r-m-a-l-e-m-e-nt, hum!) et ceux qui se font le baromètre du conflit.

Mais là, rien n’va plus.  Les manifestants en veulent à la police, qui leur rend bien leurs briques en tapes sur la gueule (pas nouveau et vous savez ce que j’en pense).

Déjà, Charest devait se frotter les mains en voyant ce chaos qui discréditait la cause étudiante aux yeux du public. Même pas besoin de payer des pages dans les journaux pour faire passer son brainwash, eille!

Cependant, à présent, il semblerait aussi que certains étudiants aient développé une aversion violente pour les médias. Ça, c’est particulièrement inquiétant. Certains organes de presse (Oh que j’ai envie de name-dropper ici…!) ont en effet traité du conflit étudiant avec tellement de mépris et de partialité que des franges radicales de manifestants s’en prennent maintenant aux journalistes.

Mais les étudiants se fourrent le doigt dans l’œil profondément en entravant le travail des journalistes! Ils confondent vraisemblablement la tâche éditoriale des chroniqueurs (contre lesquels ils sont souvent en ta….) et celle des journalistes chargés de relater les faits.

Il s’agit pourtant d’une tâche sacrée; d’un véritable parapet pour que la démocratie tiennent la route! Mais certains semblent l’avoir oublié.  Les dérapages sont honteux. Une clope écrasée dans une lentille, des journalistes injuriés ou tabassés: « FUCK LES MÉDIAS STIFUCK! »

Attention. Si on ne respecte plus la tâche journalistique et qu’on ne mise plus que sur le « journalisme citoyen  (partisan) », ça va très mal virer. Aussi mal que si le gouvernement lui-même n’admettait plus une presse qu’il ne pourrait contrôler. Vision absurde, vous en conviendrez!

Et finalement, le tripole se complète  quand on voit les forces policières rudoyer les reporters. Ça, non seulement c’est honteux mais ça me fait peur. Jacques Nadeau, le photographe du Devoir, s’est fait passer dessus sans vergogne par un gros cheval policier, des journalistes de La Presse ont été arrêtés alors qu’ils couvraient une manifestation, des cartes de presse sont méprisées et bafouées… C’est à pleurer.

Si les militants et les forces de l’ordre déconsidèrent la presse au point de porter entrave à leur travail, non seulement la population n’aura plus accès à un récit intégral du tumulte, mais ce qu’il nous reste de dignité civile et citoyenne foutra le camp. Il ne restera que la loi de la jungle.

***

Ah oui et je crois que je me dois de commenter la déposition du projet de loi 78. Je serai concise : Criss de malades.

Et je vous encourage à partager ceci via les réseaux sociaux :

Le #22mai au lieu de faire une manif de 100000 personnes, faisons 10000 manif de 10 personnes. Donnez vos itinéraires #ggi #manifencours

Moi, @aurelolancti, je vais le gazouiller allègrement!

  • Bernosfer

    Eh oui, c’est un fait avéré : Du temps de Franco, dans les universités espagnoles, il y avait des professeurs et des étudiants qui pouvaient s’affirmer antisocialistes et anticommunistes. Probablement minoritaires, mais il y en avait. Puis, le rouleau compresseur de la « bonne pensée » (féminisme, écologisme, pseudo-socialisme, syndicalisme) est passé par là après la transition au régime parlementaire. Résultat : un seul son de cloche monotone ! Comme dans nos belles universités québécoises.