Le Lac-St-Jean est une remarquable région percée de trous habités. Certains de ceux-ci ont acquis une distinction qui leur assure une renommée au-delà des frontières régionales.

Roberval a sa Traversée et son Village sur la glace. Le Zoo sauvage fait l’orgueil des Félicinois et Desbiens possède son trou, celui d’une fée. Tous n’ont pas cette chance. En ce jour, j’ai la tâche ardue de vous présenter une petite place dénuée de caractéristiques singulières. Voici la petite histoire de St-François-de-Sales.

1. C’est y’où ?

En roulant sur la 155, un éternuement suffit à nous faire manquer la localité perdue quelque part entre Chambord et La Tuque. Les 650 habitants, contrairement à ceux de St-André, à une dizaine de km plus loin dans le bois, ne peuvent se glorifier d’avoir fourni au Québec l’infâme Fabienne Larouche. Pas plus qu’ils ne peuvent se vanter d’être issus du même berceau que Jojo Savard, celle qui aurait été livrée à cette dimension sept km plus au sud, à Lac-Bouchette. En plein milieu de la forêt boréale, à l’abri de toute notoriété, St-François est niché dans le point aveugle du monde, l’empêchant à tout jamais d’apparaître sur une carte géographique.

2. Scie à chaine et avant bras musclé

Mon village doit sa prestigieuse existence à la forêt. Depuis 1888, la majorité de ses habitants mâles travaillent d’une façon ou d’une autre à son exploitation. À la question «ton père y fa quoê ?», le trois quarts des enfants du village peut répondre, le torse bombé d’une fierté juvirile, que leur papa est un valeureux guerrier de la scie mécanique. Des hommes qui ont délaissé les bancs d’école en bas âge parce que les perspectives d’emploi et de revenu étaient trop bonnes pour s’éterniser à écouter les leçons de grammaire de Sœur Marie-Paule. Des expatriés hebdomadaires ne ramenant leur régime de terreur patriarcal que la fin de semaine pour régler les cas litigieux qui traînent depuis lundi midi à l’annonce du funeste «Attends que ton pére eur’vienne, tu vas wouère!».

3. Les ouvriers

Mis à part l’électricien, l’épicier et les quelques fermiers, les autres hommes et quelques femmes sont affectés au travail du moulin Lemay ou à celui de l’usine de rabotage 3R. Jour et nuit, ils descendent la Côte du Village pour aller se taper leur shift long et répétitif à tourner, piler et transporter des planches, et ce de -40°C à 40°C. Rien n’arrête la production sauf la pause obligatoire commanditée pas Export A, Vachon et Pepsi.

4. Les services

Gérard Ouimet, l’homme et son garage, dominent depuis près de 50 ans l’industrie pétrolifère et le génie mécanique du village. Vestige d’un autre monde qui résiste toujours à la poussée capitalo-cannibale de Couche-Tard, il n’offre pas de café, ses chips sont Yum-Yum et son système de paiement est branché sur une ligne téléphonique. Le service y est toujours cordial.
En diagonal de chez Ouimet, on retrouve le lieu de divertissement indispensable. Une pancarte insiste à nommer l’endroit «Billard +», mais ça reste l’Arcade à Régis, le sous-sol de la perdition. Le diable sur ton épaule gauche t’invite à pénétrer l’environnement enfumé que Régis a créé juste pour mes 13 ans. Deux tables de billard, une machine-à-boule, un jeu de Pac-Man, des cigarettes à l’unité et une truie à combustion lente qui chauffe aussi les deux étages du haut. Chez Ré’his, y fa ’haud.
Il y a aussi Martin, l’épicerie. Une institution. À St-François, le nom réel d’un commerce est rarement utilisé. Souvent, le prénom du propriétaire ou de la personne la plus présente sur le plancher devient l’usage.
À quelques maisonnées de là, on retrouve Suzanne et Sa Bouff. On peut profiter de l’endroit pour bien manger, mais c’est tout d’abord un haut lieu des communications. Vous savez, un ragot vaut mille mots et en contient probablement plus. Bien qu’au village, tous les lieux soient propices à la rumeur galopante, ici, non seulement galope-t-elle, mais elle s’accouple, se multiplie et repart de plus bel.
Parfois, dans son élan, elle se retrouve juste en face de là, au Bar Chez Carl. En ces lieux, la grosse est à 4,50$ et le port de la soutte de ski-doo n’est pas obligatoire, mais bien vu.

5. Les héros: mention pour un sans menton

Si c’est de la renommée qu’on recherche, il ne faut pas se pencher du côté de personnages historiques à la Victor de La Marre, Alexis le Trotteur ou Geenna la Trainée du rang deux. En frais de légende, Gilles Rozon fait bonne figure.
Cet homme s’établit à St-Francois à la sortie d’un internement psychiatrique. Il avait eu la regrettable idée de tirer sur sa deuxième femme à bout portant pour ensuite retourner la carabine contre lui. Il a survécu. Son menton, moins chanceux, a été pulvérisé. Horriblement défiguré par sa propre haine, telle une limace carnivore, il rôde toujours, glissant sur la bave qui dégouline tranquillement de sa cavité buccale désossée. Jusqu’à tout récemment, il faisait peur aux enfants qui erraient trop tard dans les rues peu éclairées de notre cité.
Gilles nous a quitté, mais je ne saurais dire s’il est allé rejoindre son maxillaire inférieur quelque part dans le Grand Purgatoire. Les Salésiens doivent maintenant se rabattre sur leur propre imaginaire pour recréer un Bonhomme Sept Heures aussi efficace. Hélas, même leurs histoires les plus tordues n’arrivent pas à évoquer une idée plus sinistre et, surtout, aussi tangible que l’ami Rozon.

6. Le magnifique Centre-Plein-Air!

Une vertigineuse glissade trône au-dessus de la forêt boréale. Mis à part quelques laxismes sécuritaires, le remonte-pente est une merveille de technologie. Une corde au diamètre imposant parcourt le sol aux abords de la pente à une vitesse folle. Pour grimper, il faut glisser la tripe de garette en dessous du câble et se garrocher sur le destrier de robbeur en saisissant la corde de toutes ses forces tout en l’écrasant de notre poids pour qu’elle reste coincée entre notre soutte fluo et le caoutchouc noir du Cheerios géant. Un principe tellement efficace que si, en plein milieu du parcours, on lâche par manque de vigueur dans nos bras juvéniles, on redescend en percutant violemment tous nos ptits-amis derrière qui, les dents serrées, tentent de rester agrippés.

7. Métropole de la Camaro-Firebird-Trans-Am

Phénomène inquiétant et fascinant, St-François a déjà été la capitale internationale de la Camaro. Pour une classe de Salésiens, l’aboutissement d’une vie n’avait jamais été l’accumulation d’une fortune considérable ou la reconnaissance internationale dans un domaine quelconque, mais plutôt l’acquisition d’un char à muscle.
Vers 1997, une vingtaine de ces horreurs parcouraient la svalte du village en quête d’assez d’espace pour chirer pis faire des startes. Dans la cours de l’usine ou dans le stationnement du centre communautaire, on pouvait entendre le fameux «Kien lé!» suivi du crissement strident d’un set éphémère de Goodyears. L’ébat terminé, les Hasselhoff se réunissaient tous autour du capot ouvert pour commenter la mécanique de leur Knight Rider. «Esti qu’yé propre», «A l’a du torque en Ta’», «A tiiire ben plusse qu’la Failleurbeurde à Bou’hard», etc. Heureusement, l’OPEP et une demande vorace de la Chine ont fait exploser les prix du pétrole. Exit les 8 cylindres.

8. Du Lac Canard au lac Tsung-Fu : 13 000 kilomètres

Connaissez-vous le lac Canard? C’est pourtant un cas unique au monde : Un lac sans fond qui défie toute logique scientifique. Je vous entends dire d’ici: «Tu veux dire qu’il n’a pas de fond solide, qu’il est tapissé de terre meuble ?». NON ! Sceptique, il n’a pas de fond. Point.
Si vous plongez en plein milieu du lac et que vous vous dirigez tout droit vers le noyau de la terre, et bien, vous allez l’atteindre! Vous pourrez même le dépasser et aboutir à la surface de l’autre côté du globe. En Australie ou en Chine? Que non! Le tuyau intraterrestre abouti en plein milieu de l’Océan Indien, à près de 1 500 km des côtes australiennes. Vérifiez par vous-mêmes: http://www.antipodemap.com. (Coordonnées 48.3309°, -72.1640°)

9. Solange soulage en son salon

Du jour au lendemain, ma voisine Solange est devenue renmancheuse. (Sur le Plateau, elle serait ostéopathe ou chiropraticienne). Comment peut-on se réveiller un bon matin avec le don de guérir des maux que les médecins les plus réputés de Roberval n’arrivent pas à régler? Deux, trois frottements et le tour est joué. Elle ne demande même pas d’argent (un petit don est accepté). Elle est maintenant plus en demande que Geena du rang deux. Des gens viennent de plus en plus loin pour qu’elle leur décoince le nerf sciatique. Je me souviens d’un Asiatique entré chez-elle en boitant. Il est ressorti un peu plus tard avec un sourire éclatant et une dégaine de vainqueur. Je l’ai dirigé vers un petit lac au bas de la côte où il a pu prendre un fameux raccourci pour retourner chez-lui.

10. La consanguinité

C’est un mythe.

11. Un village agonisant

St-Francois se meurt. La moitié de ce que j’ai écrit appartient à un passé révolu. L’exode rural caractéristique des sociétés modernes et la crise dans l’industrie forestière ont réussi à achever un village qui n’a jamais vraiment eu une espérance de vie bien longue. Le Centre plein air est un lointain souvenir, l’Arcade, un 4 1/2 probablement inhabité. Martin, l’homme, s’est éteint. Suzanne, résistante, ne sert plus que le déjeuner et le bar, en face, est cloitré. Le moulin est passé au feu et l’usine tourne au ralenti. L’école primaire ne dessert plus que les 40 enfants d’une population vieillissante.
Malgré tout, il reste de belles choses à St-François. N’essayez pas d’y trouver une vie sociale riche et branchée ou une architecture audacieuse. La beauté du coin est indomptée. À -35°C, l’air est croustillant, le silence se donne le droit d’exister et les myriades d’étoiles s’offrent à nos yeux presqu’à chaque nuit.
Il est encore possible d’apprécier l’ordinaire captivant qui émane d’un tel coin, alors, allez-y! Mettez le cap sur St-François. Prenez une nuit au rustique Camping municipal, visitez la magicienne Solange et allez prendre un café chez Suzanne. Offrez-vous une trempette dans le joli Lac-Bouleau, profitez de la bleuetière. Pêchez, chassez, buchez, buvez. Parlez aux gens, ils trouveront toujours le moyen de freiner leur vie pour vous consacrer leur temps précieux.

Faites vite.

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Saint-François-de-Sales en images

  • princesse mazola

    Vous auriez du parler de la fable de la conseillère qui voulait se faire plus grosse que le maire… ou alors que ce magnifique village est considéré comme un milieu assez défavorisé pour acceuillr Le Club des Petits Déjeuners, mais qu’il ne l’est pas assez pour avoir un écocentre qui revend des trucs. On aurait pu parler des différents paliers gouvernementaux qui pour revitaliser le village font du copier/coller ou des programmes PAIE. Le potentiel est là, ironie ou pas

  • Monar chie

    Parlons donc de la fable du maire qui voulait devenir roi… Non, St-François-de-Sales n’est pas un pays du tiers monde et les femmes ont le droit de parole!

  • A.C.

    Peu importe le sexe de la personne dirigeante, elle doit avoir l’intérêt collectif à coeur et non son propre intérêt. Elle doit être un tant soit peu visionnaire pour changer des choses et être elle-même écoresponsable pour amener la population à sauvegarder cette beauté sauvage…

  • ti-bert

    Bravo Gab… récit des années 80-90 mais je reste avec de três beaux souvenirs des années précédentes. ex. mémère Drouin, chez Méo, la mère Jules, le «Castel, l’hôtel du 7, et combien de personnages légendaires, tel, ti-victor à michel, thomas jean, daniel pilote, joseph riel, les frères ouellet, ti-dré girard, jos barbette, pas cou etc. Salut à tous mes anciens Salésiens. bye

  • Geneviève R

    Wow sa rappelle tellement de beaux souvenirs

  • Lyne

    Tellement de beaux souvenirs pour moi. Mes grands parents Adelard Langlois avaient la terre sur le lac bouleau.