Ce texte est extrait du #33 spécial Hiver québécois | présentement en kiosque

Les Rangers, ce n’est pas seulement dans les dessins animés ou une équipe de hockey. Au Nunavik, 375 d’entre eux font partie d’une milice spéciale pour assurer la présence militaire des Forces canadiennes dans le nord du Québec.

Notre journaliste n’a pas froid aux yeux: elle a passé trois jours en compagnie de quelques uns de ces miliciens, à -50 °C, au beau milieu de la baie d’Ungava.  Elle nous revient avec une histoire qui donne froid, une histoire de survie.

C’est Pat, un gars de ma job, qui m’a parlé des Rangers pour la première fois. En l’écoutant m’en parler, je m’étais imaginée une patrouille d’Inuits qui passaient leurs journées à se promener d’iceberg en iceberg, armés jusqu’aux dents, pour nous défendre des prédateurs prêts à piller les richesses de notre beau Canada. Des mercenaires prêts à sauter à l’eau à –60 °C et se battre à mains nues avec des ours polaires pour protéger notre nation.

Lorsqu’est venu le temps de trouver un reportage pour le numéro Hiver, j’ai repensé à ce sujet et commencé mes recherches. Ça tombait bien, les Rangers avaient justement un entraînement militaire annuel au coeur du Grand Nord dans une semaine très exactement.

J’ai contacté le responsable des communications des Rangers, le capitaine Francis Arsenault, pour en savoir plus sur l’entraînement en question. Au programme : cinq jours dans une tente sur la baie d’Ungava, avec ski–doo, chasse, pêche, champ de tir, exercices de sauvetage, construction d’une piste d’atterrissage et fabrication d’igloos. Pas besoin d’en dire plus. Mon billet d’avion pour le Nord était déjà booké grâce à la gentille collaboration d’Air Inuit. J’allais passer trois jours avec eux. Ne restait plus qu’à acheter le matériel nécessaire pour vivre cette folle aventure.

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«Avec ça, je te garantis que tu vas avoir chaud.»
À la veille de mon départ, lorsque j’ai quitté le magasin La Cordée avec mes trois paires de combines bleues, mes cinq paires de bas en laine mérinos, mon gros manteau de bonhomme Michelin en duvet, ma cagoule de ninja, mes mitaines doublées à 200 $, mon matelas de sol en aluminium, mes lunettes de ski rose, mon casque de poil noir, ma paire de bottes chaussons Thermaplush à 8 épaisseurs et mon sac à couchage d’hiver cote de confort –40°C, le gérant — qui s’appellait ironiquement Éric Lapointe — était catégorique.
J’étais en business.

JOUR 1 – Une pensée pour Marie–Soleil Tougas

Lundi matin, 7 h 30, c’est sur les ailes d’Air Inuit que je me suis envolée vers Tasiujaq, un petit village de 300 habitants, dont le toponyme signifie «qui ressemble à un lac». J’en avais pour 6 heures de vol, avec une escale de la même durée à Kuujjuaq. C’est en ces terres que j’allais rejoindre une patrouille des Rangers pour partir avec eux le lendemain dans un périple de trois heures de de ski-doo.

Dans l’avion, la compagnie aérienne offrait des journaux gratuits: je me suis empressée de prendre une copie de La Presse, avec son dossier spécial intitulé «Tragédie inuite». Dans sa série d’articles, la journaliste Pascale Breton dressait le portrait de ce qu’elle appelait un «immense cul-de-sac». Elle faisait état des problèmes d’éducation, de consommation de drogues et d’alcool, de violence conjugale, de décrochage, d’itinérance et, bien sûr, de suicide. Les statistiques étaient alarmantes et la représentation du Nunavik et de sa population, sombre à souhait.

À la lecture de ces lignes, j’ai soudainement imaginé le pire à propos de mon expérience au Nunavik. Je me voyais descendre à l’aéroport de Kuujjuaq, au milieu d’Inuits saouls qui marchent tout croche avec des fioles d’alcool cachées dans des sacs en papier brun, d’enfants de cinq ans qui fument en running shoes blancs dans la neige et de femmes aux bras pleins d’ecchymoses qui s’occupent pas d’eux. J’allais finir mon reportage sur la glace à buttfuck nowhere, assassinée par une gang de Rangers sans diplôme d’études secondaires. Je ne m’en allais plus dans le Nord, je m’en allais dans le Bronx!

Pourtant, en débarquant de l’avion, je n’ai pas été frappée en premier par la faune, mais bien par le froid. Un froid sec, franc, percutant, qui réveille comme un premier coup de cadran à 6 heures du matin. Le mercure disait –30 °C, mais, avec le facteur vent, ça s’approchait de –50 °C. Même si je n’avais que quelques pas à faire avant d’entrer dans l’aéroport, j’ai mis rapidement mon casque de poil et mes mitaines doublées avant que mes doigts commencent à tomber.

Dans la salle d’attente, j’ai repéré le capitaine Francis Arsenault, qui avait organisé mon voyage : taille moyenne, la cinquantaine, avec des cheveux bruns, des lunettes, un uniforme des Forces armées et un formidable accent acadien. C’est lui qui me servira de guide-accompagnateur durant mon séjour au Nord.

Avec plus de six heures d’attente à tuer avant notre prochain vol, on en a profité pour faire connaissance. On a parlé de sa femme, Paulette, de ses voyages en bateau et surtout, des Rangers. Réalisant que je m’étais embarquée un peu vite dans cette expédition après avoir entendu les mots «igloo» et « gars en uniforme », je n’avais pas le choix de lui poser les questions de base:

–    C’est quoi exactement, les Rangers?
–    C’est une des patrouilles de réservistes qui intervient dans des endroits difficiles d’accès pour les Forces canadiennes, comme le long des côtes ou les endroits isolés. Quand il y a des opérations de recherches et sauvetages, par exemple, ce sont eux qui sont les premiers répondants. On dit souvent que ce sont les yeux et les oreilles des Forces, dans le Nord.
–    Pourquoi c’est pas l’armée?
–    Parce que ça coûterait trop cher d’être là en permanence, et parce que les gens des communautés ont une bien meilleure connaissance du terrain.
–    Ça existe depuis quand, au juste?
–    Ça a commencé durant la Deuxième Guerre mondiale. L’armée avait demandé aux habitants des côtes de la Colombie–Britannique de surveiller le territoire, au cas où les Japonais attaqueraient. Ils devaient signaler des activités inhabituelles et recueillir certaines données. L’opération s’était super bien déroulée. Quelques années plus tard, en 1947, quand la guerre froide a débuté, l’armée a répété l’opération, parce qu’elle craignait des attaques de l’URSS. Mais cette fois, c’était partout au Canada. Et c’est là que les Rangers ont été officiellement créés.
–    Où est–ce qu’on les trouve?
–    Au Québec, il y en a au Nunavik, mais il sont aussi à Natashquan, Shefferville, la Baie-James, etc. Majoritairement dans les communautés autochtones. Mais il y en a aussi à travers tout le Canada. En tout, il y en a plus de 4000 répartis dans 23 communautés.
–    Comment sont–ils choisis?
–    Ce sont eux qui appliquent. Ensuite, ils reçoivent une formation de 12 jours des Forces armées. Il y a sept jours de cours théoriques où ils apprennent entre autres les techniques de premiers soins et cinq jours en bivouac sur le terrain, où ils s’entraînent. Toi et moi, c’est là qu’on s’en va. Tu vas voir, c’est une expérience vraiment unique.

À 18 h, le capitaine et moi, on est embarqués dans l’avion pour Tasiujaq, un tout petit appareil de 18 places qui faisait un bruit pas possible. Pendant le vol, je ne pensais qu’à une seule chose : Marie–Soleil Tougas et Jean–Claude Lauzon, qui avaient perdu la vie… sur la baie d’Ungava.

À l’aéroport de Tasiujaq nous attendait le maître de deuxième classe (M2) Guy Malenfant, un instructeur qui enseignait aux Rangers depuis plusieurs années. C’est lui qui était responsable de la formation de la patrouille du village et qui nous conduirait ce soir à notre hôtel. Il s’est présenté à moi avec une poignée de main ferme. Droit comme une barre, il avait l’air d’un vrai bon gars d’armée.

«L’endroit où on va s’entraîner demain, ça peut être ben le fun comme ça peut être assez dangereux. Si ça tourne mal, j’peux perdre trois-quatre personnes» Voilà la première chose qu’il m’a dite à mon arrivée. Même si je n’ai pas osé lui demander plus de détails, j’ai réalisé que l’aventure que je m’apprêtais à vivre serait loin du conte de fées. Ma nervosité venait de monter d’un cran.

Malheureusement, il était trop tard pour reculer.

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