Peut-on guérir une phobie sans s’exposer réellement à la source de sa peur? De plus en plus de personnes phobiques retrouvent la paix d’esprit grâce à la réalité virtuelle en côtoyant des araignées, des serpents et des hauteurs qui n’ont rien de vrai, mis à part la panique qu’ils provoquent. On s’est rendus au laboratoire du chercheur Stéphane Bouchard, expert de la cyberpsychologie, pour tester la chose.

J’ai la phobie des autocollants. Ça semble étrange, mais sachez que je ne suis pas la seule. Ce trouble a même un nom : la stickophobie. Je dois couper la moitié de mes fruits pour éviter de toucher à un collant. Je ne vais jamais dans les piscines publiques, au cas où je croiserais un plaster. L’autre jour, ma nièce de 2 ans a mis un collant de la Reine des neiges dans sa bouche. J’ai pleuré.

J’ignore d’où vient ma peur, et je n’ai jamais cherché à la régler. Pour y arriver, il me faudrait éventuellement toucher à des collants. Mais, à mon humble avis, jouer avec des stickers, c’est une affaire de sociopathe. Toujours est-il que je comprends ce que c’est, avoir une phobie — et j’ai une admiration sans borne pour celles et ceux qui ont le courage d’affronter la leur. C’est pourquoi quand on m’a dit que de petits miracles de guérison se réalisaient dans un laboratoire de Gatineau, j’ai voulu le voir de mes yeux vus.

Quelques jours plus tard, je me retrouvais dans une ruelle avec un immense serpent et un psychologue.

Mais bon, une chose à la fois.

L’expert des peurs

Stéphane Bouchard est titulaire de la Chaire de recherche du Canada en cyberpsychologie clinique, psychologue et professeur à l’Université du Québec en Outaouais (UQO). Depuis des années, il s’évertue à traiter les phobies grâce à la réalité virtuelle (qu’elle se vive dans une pièce avec des projections 3D ou à l’aide de casques). Il est aussi souriant que rassurant. Je passerais ma journée à lui raconter les détails de mon enfance si je n’avais pas une entrevue à mener.

Assis dans son laboratoire — qui ressemble plus à un bureau de psy geek qu’à un endroit où on teste des affaires sur des animaux en cage, mettons —, il m’explique l’essence des phobies. Au cœur de la peur : l’amygdale, cette partie du cerveau responsable des émotions.
Stéphane Bouchard : Le phénomène a deux étapes. D’abord : la perception d’une menace. Quand on voit quelque chose de menaçant, l’amygdale prend de huit à neuf millisecondes à détecter le danger potentiel. Ensuite, cinq à sept millisecondes plus tard, le cerveau l’analyse. L’émotion se déclenche un peu avant la logique. C’est pour ça que les gens disent : « C’est niaiseux, mais j’ai peur quand même! »

Rose-Aimée Automne T. Morin : Voilà qui explique mon envie de frapper toute personne qui s’approche de moi avec du papier collant! Je ne suis pas folle, j’ai juste l’amygdale très prompte. Mais, au fait, d’où est-ce qu’elle peut bien venir, ma peur des collants?

Stéphane Bouchard : Le tiers des gens développent une phobie à la suite d’une expérience, comme être mordu par un chien. Le deuxième tiers l’a acquise par transmission d’informations : tu n’as jamais vécu un crash d’avion, mais plein de gens t’ont dit que l’avion, c’est dangereux. Pour ce qui est du troisième tiers, ben on ne sait pas du tout d’où ça vient! Et ce n’est pas si important. Connaître la cause d’une phobie ne change pas l’efficacité du traitement.

RAATM : Tant mieux, parce que j’ai beau fouiller, je ne me souviens absolument pas d’un événement dangereux causé par un sticker. Ni d’une bande d’amis me prévenant des risques d’une collection de collants scratch and sniff…

SB :  Dans les phobies, il y a la menace, mais il y a aussi parfois le dégoût. Comme dans ton cas, avec les collants, ou pour les vers de terre, par exemple… Personne ne croit que c’est dangereux, mais c’est dégueulasse ! Pour traiter les phobies avec la réalité virtuelle, j’ai besoin du dégoût. Si j’aide une personne arachnophobe, mon araignée virtuelle doit être dégoûtante. Il faut qu’elle ait de grandes pattes, qu’elle bouge drôle, qu’elle soit imprévisible…

RAATM : Le traitement, parlons-en! Ça peut vraiment disparaître, une phobie?

SB : Dans la thérapie, on ne désapprend pas la phobie : on apprend la sécurité. La psychothérapie, c’est une science appliquée avec art. Je t’explique : la science nous dit qu’il faut de l’exposition pour régler les troubles anxieux. L’art, c’est comment on le fait. La réalité virtuelle permet de faire vivre des émotions. Si le psychologue tire les fils correctement, c’est curatif.

RAATM :  Et c’est un long processus?

SB : En général, on parle de huit rencontres, à raison d’une fois par semaine, avec de 15 à 20 minutes d’exposition par séance. On peut le faire en une journée… mais tu vas passer une mauvaise journée!

RAATM :  Qu’est-ce que la réalité virtuelle apporte par rapport à une exposition réelle?

SB :  Faire de l’exposition aux araignées, c’est facile. On va dehors, on en ramasse une et on va progressivement la présenter à la personne phobique. Mais il faut que mon araignée fasse ce que je veux! En virtuel, je peux avoir accès à une variété de stimuli et je peux les contrôler. Si tu as une phobie des vols d’avion, on peut faire 25 décollages. On peut même aller plus loin que ce qu’on oserait faire dans la thérapie traditionnelle. Par exemple, pour la phobie des hauteurs, en virtuel, on invite les phobiques à tomber. Ils se lancent dans le vide! Ensuite, ils concluent qu’ils ne sont pas attirés par le vide ; qu’ils ne tomberont que s’ils se laissent faire.

RAATM :  Et c’est aussi efficace qu’une exposition réelle?

SB :  Absolument : 90 % des recherches montrent que l’exposition virtuelle fonctionne aussi bien que le in vivo.

RAATM :  Pourquoi ça fonctionne, même si on sait que ce n’est pas vrai?

SB : Si la menace et le dégoût nécessaires pour aller chercher tes émotions sont là, ton amygdale va se déclencher comme si c’était vrai. On connaît tous la fin du film Titanic. On sait que ce qu’on voit sur l’écran est faux. Pourtant, on pleure ! Au cinéma, tu es dans l’action ; tu oublies la fiction. Le virtuel, c’est la même chose. C’est un sentiment de présence : tu oublies où tu es. Ce qui est fascinant, c’est que les non-phobiques vont regarder mon environnement virtuel et le trouver poche. Ils vont voir tous les petits défauts. Les phobiques, eux, réagissent immédiatement avec leurs émotions.

RAATM : Est-ce que c’est populaire?

SB : Les phobies sont le trouble anxieux le plus prévalent, mais c’est aussi celui pour lequel les gens consultent le moins. Ils s’organisent pour éviter leurs peurs au quotidien. À mon avis, le virtuel devrait augmenter l’intérêt pour le traitement. Le monde se dit : « Ça a l’air le fun, ça va être moins pire qu’une exposition réelle! » Mais l’amygdale ne va pas trouver ça moins pire, elle…

RAATM : C’tu si troublant que ça? Est-ce que je peux tester?

SB : Bien sûr!

RAATM : Avez-vous quelque chose pour guérir la phobie des autocollants?

SB : Non… Mais je suis sûr que tu « aimeras » les serpents.

La voûte et les serpents

Le cube est immense. Il trône au centre de la pièce, grande comme un hangar. L’environnement virtuel — dans ce cas-ci, une ruelle — est projeté sur ses six surfaces. C’est vraiment impressionnant. Il n’y a que 10 voûtes de la sorte dans le monde. De ce nombre, « Psyché » (c’est le p’tit nom de celle de l’Université du Québec en Outaouais, ou UQO) est la seule dédiée à la santé mentale. Une affaire de six millions de dollars.

J’enfile une paire de lunettes 3D (plus techno que celles en carton que je trouvais jadis dans le fond de ma boîte de céréales) et je m’installe au centre de la voûte. Pour explorer la ruelle, je n’ai qu’à marcher. Ce qui est fou, c’est que je vois mon propre corps. Pas un avatar, pas un truc virtuel : mon corps à moi. Quand je me retourne et que je vois une table à pique-nique, je recule, par crainte de m’y cogner. Pourtant, elle n’est pas réelle. Je suis en complète immersion ; mon cerveau ne discerne plus le vrai du faux.

Au loin, j’aperçois une tache. Je m’en approche. C’est un gros python, couché sagement près d’un conteneur à déchets. Je n’ai pas particulièrement peur des serpents, mais j’ai tout de même un frisson. Le serpent s’approche et passe près de mon pied. Je sursaute. Je suis crampée devant la crédulité de mon cerveau.

SB :  Serais-tu prête à toucher le serpent ?

RAATM : Moi, oui, mais on dirait que mon corps en a moyen envie…

Je m’accroupis, fascinée. Je vous jure que mon cerveau comprend que le python n’est pas réel, mais mes muscles se contractent à l’idée de devoir y toucher. Ma main se pose finalement sur la bête — c’est-à-dire sur le plancher de la voûte, car ce que je vois en trois dimensions n’existe pas.

RAATM : C’est fou comme j’y crois malgré tout!

SB : C’est parce que la voûte permet une grande immersion. On l’utilise beaucoup pour la recherche, mais pour ce qui est du traitement, en fait, elle a le même taux d’efficacité que les casques de réalité virtuelle.

RAATM : Vraiment? Je veux essayer!

Le casque et les araignées

On troque la voûte pour un bureau de psy tout ce qu’il y a de plus « bureau de psy ». Je suis debout, au milieu de la pièce. Le Dr Bouchard me tend un casque de réalité virtuelle. Je l’enfile et je suis instantanément plongée dans une maison à la décoration plutôt bourgeoise.

Partout, des araignées.

RAATM : Voyons, il y en a donc ben! On est dans quel pays?

SB : En fait, tu es dans la maison d’un collectionneur en vacances…
Ici, contrairement à ce moment où j’étais dans la voûte, je n’ai que mes yeux et une manette pour me déplacer. J’ai donc de la difficulté à saisir la proximité des araignées. Je ressens moins la peur, mais je ne peux pas dire que je trippe pour autant. Je suis, malgré tout, en immersion. La preuve : en voulant entrer dans la salle de bain virtuelle infestée de bibittes velues, je me cogne au mur très réel du bureau de psy. Parlez-moi d’une thérapie dangereuse.

SB : Parfois, l’expérience combine plus d’un sens. On a créé une araignée en plastique pour que les personnes phobiques puissent réellement écraser [celles] qu’elles voient en réalité virtuelle, comme la grosse posée sur le comptoir de la cuisine. Tu ne veux pas t’en approcher?

RAATM : Bah, non merci. C’est gentil, je la vois bien d’ici.

Le futur

RAATM : Dis-moi, Stéphane… Ça ne doit pas être donné, créer d’aussi laides araignées?

SB : Concevoir un environnement virtuel, ça coûte cher. À l’Université du Québec en Outaouais (UQO), on a toute la chaîne de montage : l’équipe de psychologues définit les besoins, des artistes créent l’environnement et des programmeurs lui donnent vie. Après, on le teste dans le cadre d’études expérimentales : est-ce que ça donne les émotions qu’on voulait ? L’étape suivante, c’est l’étude clinique. Ce loop prend de sept à huit ans, parce qu’on n’est pas une compagnie pharmaceutique qui y met des millions de dollars.

RAATM : Mais est-ce que c’est vraiment accessible pour les patients?

SB : En plus d’ici, on offre nos thérapies dans une clinique privée de Gatineau. Il y a aussi deux cliniques à Québec qui proposent l’environnement virtuel, puis une à Sherbrooke et une autre à Hawkesbury. Ça se démocratise!

RAATM : Et le futur de vos recherches, il ressemble à quoi?

SB : On a commencé par ce qu’il y a de plus prévalent : la phobie des araignées, des serpents, des chiens, des chats, de la hauteur, des vols en avion… On passe en ce moment aux chocs post-traumatiques et aux anxiétés sociales (comme la peur de parler en public), puis on commence à regarder vers le subliminal. Comme tu le sais maintenant, l’amygdale prend de huit à neuf millisecondes à réagir. Si je te présente ce qui te fait peur en 10 millisecondes, ton amygdale le voit ; ta crainte se déclenche, mais l’image ne monte pas à ta conscience.

RAATM : …

[Imaginez une face subjuguée.]

 SB : Quand tu t’exposes à quelque chose que tu n’aimes pas, c’est désagréable. Est-ce qu’on ne pourrait pas contourner ça en présentant les peurs de façon subliminale? On pense qu’on pourrait amener une thérapie qui cause moins d’inconfort.

RAATM : Man. Régler ma peur des autocollants sans que mon cerveau ne réalise qu’il voit des stickers? Je suis sans mot… Bravo?

[Retour de la face subjuguée.]

Je termine en précisant que malgré le fait d’avoir été plongée dans une ruelle remplie de pythons et dans l’appartement d’un désaxé qui trippe beaucoup trop sur les araignées, je suis repartie de Gatineau sans la moindre séquelle. Pas de nouvelles peurs. Juste de nouvelles connaissances sur le cerveau et un début d’envie, peut-être, éventuellement, d’apprivoiser les collants.

Témoignage d’une convaincue

Marie-Josée avait peur des serpents.

Est-ce là une phobie qui pose vraiment problème quand on habite au Québec? « Pour moi, entre une couleuvre et un anaconda, il n’y avait pas de différence! J’habite à côté d’un boisé et je n’osais pas aller sur mon terrain, car j’avais peur de marcher sur une couleuvre. J’adore voyager, mais ma phobie me limitait. Je ne voulais pas aller dans certains pays comme l’Indonésie ou l’Australie, parce que je sais que les serpents y sont plus nombreux. C’était si handicapant! » m’explique l’ancienne phobique.

Tout a changé depuis qu’elle est passée par le laboratoire de l’UQO. « Je suis arrivée à la thérapie très ouverte d’esprit. Je sentais que j’avais le pouvoir de changer les choses. La première fois que j’ai vu un serpent en réalité virtuelle, je me suis mise à pleurer. Je savais qu’il n’était pas vrai, mais c’était plus fort que moi. Mes genoux « shakaient » ; j’étais en larmes… Quand je me suis calmée, le thérapeute m’a encouragée à faire un pas vers lui. » Elle poursuit : « L’étape suivante a été de faire le tour du serpent. À un moment donné, j’ai même réussi à rester dos à lui. J’ai avancé à mon rythme. On ne m’a forcée à rien. À la fin de la thérapie, j’ai touché un vrai serpent… et je n’ai eu aucune réaction. Je souriais. Je n’en revenais pas! »