Famous Blue Raincoat est certainement la chanson la plus triste du monde.

Leonard Cohen tente d’y faire la paix avec un ami qui a conquis le cœur de son amoureuse. Dans cette lettre/chanson, il raconte à « son frère, son tueur » la tristesse, le pardon et l’ennui, mais il le remercie aussi. C’est cette phrase qui, à tout coup, me fait pleurer : « Yes, and thanks for the trouble you took from her eyes, I thought it was there for good so I never tried. »

(Merci pour le trouble que tu as éclipsé de son regard, je croyais qu’il y était pour de bon, alors je n’ai jamais essayé.)

L’humilité, la vulnérabilité et l’amour qui portent cette œuvre me chavirent. Lundi dernier, alors que Damien Rice interprétait ce classique de Cohen devant un Centre Bell bouleversé, mes joues ruisselaient de larmes. Le torrent s’est poursuivi durant une bonne partie du spectacle hommage au géant montréalais disparu le 7 novembre 2016. J’avoue avoir reniflé sans pudeur durant le poignant So long, Marianne d’Adam Cohen et le fulgurant Hallelujah de K.D Lang.

À l’entracte, dans la salle de bain, on était nombreuses à tenter d’effacer les traces de mascara sur nos joues. Le miroir renvoyait une panoplie de yeux rougis. J’ignore si on venait collectivement de purger la tristesse due à la perte d’un artiste qui nous a bercées ou si on venait plutôt de pleurer ces hommes qu’on a aimés sans les avoir, ces amants à qui on a dû dire « so long » sans vraiment y croire, ces nuits de grâce qu’on ne revivra plus. Dans tous les cas, je suis convaincue que l’expérience a été bénéfique.

En fait, ce n’est pas moi qui le dis. C’est la science.

La science de la tristesse

Grâce à l’imagerie médicale, des chercheurs sont arrivés à déterminer que l’écoute de musique favorise la sécrétion de dopamine, un neurotransmetteur associé au désir et au plaisir. Maintenant, certains scientifiques croient que l’écoute de musique mélancolique, elle, serait liée à la prolactine, une hormone produite pour nous aider à mieux se sentir, notamment lorsqu’on vit un grand chagrin.

Selon David Huron, chercheur américain reconnu pour son travail sur la musique et les émotions, quand on aime les chansons tristes, c’est qu’on reçoit une dose de prolactine. Si, au contraire, on se tient loin des power ballads d’Éric Lapointe, c’est qu’on ne bénéficie jamais de ce rush hormonal. On se sent alors juste triste.

Concrètement, selon le chercheur (en entrevue pour SFCV) : « La prolactine, c’est un peu comme si Mère Nature vous prenait dans ses bras pour vous consoler. Si vous vivez un deuil — votre chien meurt, par exemple — vous sécrétez de la prolactine pour empêcher le deuil de prendre des proportions hors de contrôle. Imaginez que vous pouvez faire croire à votre cerveau que votre chien est mort, mais qu’au fond, il ne l’est pas. Les structures sous-corticales tombent en mode deuil, vous recevez la prolactine, mais la partie cognitive de votre cerveau dit: ‘ « Me niaisies-tu? Ton chien n’est pas mort; c’est juste de la musique.’ » La partie consicente de votre cerveau précise alors qu’il n’y a aucune raison d’être triste. Vous avez la prolactine, et ce, sans la douleur psychique. En fait, à la fin, vous vous sentez plutôt bien! »

Voilà. Aimer les chansons mélancoliques ne fait pas de moi une drama queen qui se complaît dans la douleur, mais plutôt une personne qui trouve un plaisir naturel et sain dans la musique triste. Comme plusieurs. Vive la légitimation de nos émotions!

Les chansons tristes de Cohen OU le Montréal qu’on mérite

Mardi dernier, face au Silo no5 du Vieux-Port de Montréal, je n’ai pas pleuré. J’étais plutôt subjuguée par la grandeur de l’œuvre silencieuse de Jenny Holzer, présentée par le Musée d’art contemporain de Montréal dans le cadre de l’exposition Leonard Cohen : Une brèche en toute chose / A Crack in Everything.


L’œuvre éphémère For Leonard Cohen est présentée du 7 au 11 novembre 2017.

Devant moi défilaient les paroles de trois chansons de Cohen. Des mots doux, des mots tragiques, des poèmes d’une richesse inestimable. Et ça m’a frappée.

J’étais au cœur du Montréal dont je rêve.

Comme au Centre Bell quelques jours plus tôt, j’étais entourée de gens de tout âge. Les anglophones parlaient en français à leurs voisins, et vice-versa. Avec des erreurs, un accent adorable, et une volonté indéniable de communion. L’immense silo, bâtiment aussi patrimonial qu’habituellement délaissé, était transformé en support pour nous lancer des poèmes à la figure. L’art prenait la rue, le design se faisait fédérateur, on se moquait de braver le froid parce qu’on nous invitait à se retrouver. À commémorer. Et ça m’a frappée.

Les chansons tristes de Cohen, même – surtout – les tristes, nous faisaient le plus grand bien. Un an après la mort de leur créateur, elles nous donnaient un prétexte pour obtenir le Montréal qu’on mérite.

Vive la musique triste. Vive Leonard Cohen.
Et enchantée, Montréal.