Cette semaine, une notion qui m’était étrangère a croisé mon attention après une discussion avec une collègue ici chez URBANIA.

Elle m’a pointé en direction des Super Singles, c’est-à-dire des gens qui sont devenus, par la force des choses, des célibataires indépendants, autonomes, autosuffisants et surtout, heureux.

Vous me direz que l’idée d’être célibataire et heureux n’est pas nouvelle, bien évidemment, mais cette étiquette revendiquée de Super Single a quand même piqué ma curiosité et je me demande : contre quoi cette étiquette entre-t-elle en réaction?

De nos jours, avec les Tinder et les Bumble de ce monde, on magasine des relations comme on caresse l’idée de changer un meuble dans la maison en feuilletant le catalogue Ikea. On se projette dans un quotidien, une relation, comme on imagine notre salon avec un tapis à motifs ou une table de coin. On carbure à l’idéalisation d’une vie à deux alors qu’on passe le plus clair de notre temps seul à visualiser cette dite vie partagée.

Est-ce qu’on recherche vraiment l’amour et la compagnie? Ou bien ressentons-nous plutôt un envahissant sentiment de culpabilité qui nous habite quand nous sommes seuls et confrontés à toutes les représentations du couple et du bonheur à deux que nous envoient les médias et les réseaux sociaux?

Ça m’en prenait pas plus pour me perdre dans mes songes.

Parce que c’est vrai que la mécanique du couple telle qu’on la connait n’est peut-être plus la façon idéale d’entrevoir l’avenir, la famille et puis tout le reste. Aimer quelqu’un à jamais, jusqu’à ce que la mort nous sépare, c’est un fichu de gros contrat. Peut-être trop gros même.

Ceci dit, je n’essaie pas de vous vendre l’idée qu’on doit simplement se contenter d’histoires de couchettes et de relations superficielles pour meubler le temps entre deux solitudes.

Reste à trouver le juste milieu.

Je-me-moi

Quand on lit un peu sur les Super Singles, il y a cette notion de s’écouter, d’être le centre de son univers et d’y faire graviter ce qui nous plaît. Idem pour la famille et les enfants, on ajuste le tout à notre centre gravitationnel et on progresse au quotidien en gardant un cap approximatif sur notre bonheur.

Ça provoque, d’une certaine façon, un vacuum pour les relations qui, forcément, sont souvent facilement rejetées quand la centrifugeuse du bonheur s’active pour ne garder que l’essentiel.

C’est là que ça devient étourdissant. En étant responsable de son propre bonheur, de l’épanouissement de son désir, l’autre est un passager plus qu’un partenaire, un accessoire plus qu’une nécessité.

C’est étourdissant, mais aussi dangereux, parce qu’on finit par amoindrir le rôle de l’autre jusqu’à presque complètement évacuer son importance dans nos envies.

Quand on swipe de gauche à droite sur Tinder, on juge en une fraction de seconde ce que pourrait être une vie avec quelqu’un. Pas le temps pour les nuances, les essais et les erreurs. Notre planète bonheur ne cesse jamais sa grande révolution.

Super Single ou super amer?

Mon réflexe premier devant tout ceci est l’amertume. Parce qu’à force d’être seul, on devient bon, trop bon même, et on se demande comment quelqu’un pourrait améliorer le tout.

Moi, par exemple, j’ai une routine avec ma fille. On fonctionne ensemble d’une certaine façon elle et moi en fonction de nos besoins respectifs. J’abreuve mes pulsions plus « adultes » quand elle n’y est pas et sinon on s’alimente le bonheur mutuellement entre deux questions existentielles comme « on mange quoi pour souper papa? » et « est-ce qu’on peut se coucher tard ce soir? ».

Comment, devant cette machine bien huilée, s’imaginer ajouter des morceaux sans toute fucker la patente?

Cette peur de se perdre, de dérailler son train aller-simple vers le bonheur autosuffisant, est réelle et suffocante.

Est-ce que la solution à tout ceci est de s’abandonner à l’autre, espérer le mythique coup de foudre qui change tout, ou bien de doubler la mise sur soi et ne plus espérer?

Déboulonner les statuts matrimoniaux

Un obstacle de taille ici c’est de désactiver tout ce que l’on sait et tout ce que l’on nous a enseigné à espérer depuis notre plus jeune âge.

Trouver l’amour, fonder une famille, avoir un chien, une maison, une clôture blanche pis un gazon à couper le dimanche. S’épanouir, voyager en amoureux, les bed & breakfast, s’embrasser sous la pluie et faire le pied de grue devant le téléphone un vendredi soir en espérant un « bonne nuit » plein de belles promesses. Avoir les yeux dans la graisse de bines, les jambes molles, les maudits papillons dans l’estomac.

Ça fait beaucoup de choses à désamorcer et rééduquer si on veut vraiment accepter son état de Super Single.

Est-ce que c’est un projet viable alors? Peut-on ajuster le couple pour y inclure plus de temps pour soi? Plus d’ouverture? Il existe les arrangements comme le polyamour et les couples ouverts, mais c’est encore très marginal et défini en fonction de ses participants. Ce n’est pas aussi définitif qu’une réinvention de la notion même d’être en couple.

Et si on était dans le champ depuis tout ce temps?

Chuck Klosterman a publié un livre il y a quelques années, « But What if We’re Wrong », qui approche le présent comme on approche le passé et les croyances dépassées comme la forme de la terre et l’existence de la gravité. Sa grande thématique est d’approcher nos croyances actuelles comme elles seraient perçues par la civilisation dans des centaines d’années. Qu’est-ce qui resterait de nos façons de faire?

Et si notre façon de vivre en couple, marié ou non, dans une même maison, n’était qu’une phase?

C’est un pensez-y-bien qui me trotte en tête de plus en plus à force d’évoluer dans ma trentaine sans savoir si oui ou non j’ai envie de partager mon quotidien avec une femme que j’aime… parce que je ne suis même pas sûr que l’amour se renouvelle au quotidien quand il n’est pas inconditionnel.

Bref, y croyez-vous à cette tendance d’être un célibataire extraordinaire et pensez-vous en être un ou une?

  • nath

    Je ne pense pas qu’on puisse être super heureux durablement en étant éternellement célibataire… Il y a un besoin fondamental d’exprimer l’amour que nous sommes capables de donner, les caresses, les attentions, la présence que nous avons en nous.

    Ce qui ne veut pas dire qu’on est super heureux si on est en couple. C’est même rarement le cas…

    Il faut peut-être commencer par éradiquer cette injonction à être heureux tant qu’on est en couple que célibataire, c’est épuisant pour soi et déprimant pour les autres…

    On étale tous un bonheur gonflé à bloc sur les réseaux sociaux, et on a tous l’impression que tout le monde a une vie plus l’fun que nous. Et on rame à l’intérieur.

    Le bonheur naît dans les moments où on s’offre et où on partage vraiment avec quelqu’un, quel que soit le contexte.
    Quand on arrive à vivre cela chaque jour, on se sent heureux.
    Et quand on le vit on n’a ni le besoin d’argumenter, ni de justifier, ni de paraître. On est. On vit.

  • philippe m.

    Il faut faire très attention à la tendance actuelle à “faire couple” avec son enfant… A créer avec lui le lien durable et stable “à deux” et à avoir des amants de passage. A être officiellement célibataire, mais affectivement en couple avec son enfant dans sa réalité intime.

    C’est sécurisant bien sûr: notre enfant ne peut pas nous abandonner, ni nous tromper, ni nous dominer, ni nous confronter d’adulte à adulte. On peut projeter son besoin d’amour sur lui avec la sécurité que donne le pouvoir d’un adulte sur son enfant.

    Mais, même si on le respecte, même si on fait attention à tout, et même si on fait tout bien, c’est une charge affective énorme pour un enfant d’être le “seul vrai amour” de son parent…

    C’est un cadeau pour l’enfant que de nourrir ce besoin avec un autre adulte. Cela le libère d’une responsabilité qui n’est pas la sienne, celle du bonheur de son parent en question.

    Cela lui dégage de l’espace pour grandir et devenir indépendant sans culpabilité s’il sait intimement que le parent est en amour avec quelqu’un d’autre. Il n’a pas le poids de le laisser tout seul pour faire sa vie.

  • Marie

    « … je ne suis même pas sûr que l’amour se renouvelle au quotidien quand il n’est pas inconditionnel. »

    Et pourquoi ne serait-il pas inconditionnel ?
    C’est justement ce qu’il faut oser, risquer: l’amour inconditionnel dans la relation amoureuse.

    C’est facile avec un enfant, cela vient par nature, cela n’a pas grand mérite.

    Être capable d’aimer un ou une autre adulte avec cette inconditionnalité, c’est le vrai défi… et avoir la lucidité pour reconnaître un ou une compagne capable de cela.

  • lise

    Le concept de Super Single est promu:

    1. Par le capitalisme : les célibataires consomment plus pour avoir du fun et paient plein pot pour tout alors que les amoureux qui partagent plein de plaisirs gratuits et partagent aussi les factures, loyer, voiture, etc…

    2. Par les psys : qui en ont pleins leur cabinets. Si tout le monde était heureux en amour, ils pourraient fermer boutique. Plus il y a de célibataires dans nos sociétés, plus la consommation d’anxiolytiques augmente…

    3. Par les médias : qui servent les intérêts du capitalisme

    ***

    Et si nous nous donnions tous comme projet personnel, et projet de société aussi, de devenir des Super Lovers?

    • Jean-michel

      Wow je trouve votre affirmation plein de préjugés. Les célibataires ne sont pas un désir de la société de consommation. C’est plutôt réducteur

      • Marc Moreau

        Moi je suis assez d’accord.
        Les factures se divisent par deux quand on vit en couple, c’est une réalité, pas un préjugé. Et on n’a pas besoin de sortir tous les jours et donc consommer pour pouvoir parler à quelqu’un.

        Deux Super Single, cela fait 2 loyers, 2 factures de wifi, 2 factures d’électricité, 2 factures de chauffage, etc, etc…

        Le nombre de Français vivant seuls a augmenté de 50 % depuis 1990. 50% de loyers et de factures en plus donc, c’est un sacré marché cela…

        Il me paraît pertinent d’observer combien les médias promeuvent le célibat et insistent à donner une image passéiste et rébarbative du couple…
        Et de s’interroger s’il y a un intérêt capitaliste derrière…

        • Gérald P.

          C’est bien vrai que tout revient plus cher quand on est célibataire…

          A l’hôtel aussi on taxe presque le double par personne si on est single que si on dort en chambre double,

  • Florence

    Je pense que l’idée de Super Singles passe d’abord par une reconnaissance du fait que l’amour romantique n’est pas le seul amour « légitime ». La famille, les amitiés, ce sont tous des types d’amour qui peuvent mener vers un épanouissement égal ou même supérieur à l’amour romantique. C’est de travailler à être heureux et accompli, seul, et de voir les relations amoureuses comme un plus, plutôt que l’essentiel. Je ne parlerais pas d’égocentrisme, mais plutôt d’une décision d’être le personnage principal de nos vies sans la nécessité d’un personnage secondaire pour rendre l’histoire intéressante.

    • nath

      C’est vrai que les autres formes d’amour sont très importantes dans nos vies, et les liens amicaux ou familiaux sont essentiels au bonheur, que l’on soit célibataire et en couple…

      Je pense tout de même qu’il y a quelque chose d’unique et d’irremplaçable dans le lien amoureux qui est le seul à inclure à la fois sentiments, projets de vie et sexualité avec cette intensité.

      C’est ce qui nous illumine tant quant on fait une grande rencontre amoureuse et nous blesse tant quand on est déçu.