On ne se le cachera pas : ici, chez URBANIA, l’écoute d’Une année record a eu l’effet d’un cadeau de Noël avant l’heure. Le deuxième projet solo du MC montréalais Loud nous étale, en l’espace de 38 minutes, à peu près tout ce que le rap québécois a de meilleur à offrir et, au passage, donne un énième souffle à la renaissance du genre qui n’en finit plus de prendre de l’espace dans notre imaginaire collectif.

L’album de dix titres présente une énergie vivifiante et cérébrale qui contraste avec l’esthétique de défouloir punk de Loud Lary Ajust. Hell, What A View, son premier single, synthétise parfaitement la nouvelle orientation stylistique de Loud : un ton grave, un flow incisif et une touche d’humour supportés par une production trap minimale aux notes dramatiques.

Plusieurs morceaux laissent croire à des règlements de compte, comme dans Devenir immortel (et puis mourir) qui offre un mélange de braggadocio et d’une volée de flèches (T’as truqué ta voix comme T-Pain / Né pour un p’tit pain, mort pour un croissant). Mais pour chaque pièce salée, un édulcorant vient balancer le mets, avec notamment Nouveaux riches, la pièce phare de l’album mixant production dancehall et punchlines qui m’ont fait crier YESSSS à tue-tête (On a pris le bouleau par l’écorce / Tu crois pas qu’on est les GOAT, on s’en bat les cornes).

Une année record en France

La réception de l’album ici au Québec est presque prévisible. Suffit d’une écoute pour le comprendre. La question qu’on s’est posée, en fait, c’est au sujet de son potentiel d’exportation : est-ce qu’Une année record saurait dépasser le carcan du Québec pour aller se nicher de l’autre côté de l’Atlantique?

J’ai rencontré Loud – Simon de son vrai nom – dans un café du Mile-End, quelques jours après la sortie de l’album pour lui parler des ramifications du rap québécois outre sa scène locale. Simon et son équipe le savent : quelque chose se passe en Europe. Sa chanson 56K, pièce de résistance de son EP New Phone paru au mois d’avril, a déjà passé le million de vues sur YouTube. Une surprise pour tout le monde, Simon le premier. Il m’indique que presque le trois quarts de ces vues proviennent de la France, et aussi de la Belgique.

D’où vient cet intérêt nouveau? « Pendant un moment, les Français étaient très centrés sur eux-mêmes au niveau du rap; leur industrie était autosuffisante, ce qui fait qu’ils n’étaient pas intéressés à quoi que ce soit d’autre. Les choses ont changé dans les dernières années », me dit-il, faisant référence aux récentes tournées européennes de gros noms d’ici (Alaclair Ensemble, Dead Obies, Koriass) qui ont connu une réception modérée, mais chaleureuse.

Le rap québécois a une saveur unique qui se remarque d’abord par sa langue qui lui est propre. Curieux fait, l’accent québécois (avec ses déviations franglaises) a longtemps été une barrière pour les francophones d’Europe. Pourtant, le vent est en train de tourner. Simon propose une hypothèse basée sur le rap américain : « Avant, le rap aux États-Unis était exclusivement centré autour de New York, et voyait l’accent d’Atlanta [du sud] comme étrange. Aujourd’hui, c’est juste ça qu’on entend. Au début c’était mal vu, ensuite c’est devenu exotique, et puis c’est devenu la norme. C’est peut-être la même dynamique qui se passe entre la France et le Québec. »

L’engouement européen n’est pas non plus exclusivement lié à l’accent. La langue franglaise n’a pas été inventée ; elle est une conséquence directe de l’influence américaine sur notre propre culture. « Pour eux, on est quand même des Américains avant d’être des Québécois. Montréal est plus proche de New York que de Paris, physiquement et culturellement », rajoute Simon. Cette proximité résonne partout à travers notre identité québécoise, résultant en un produit hybride qui mixe une langue française métissée avec l’authenticité des racines américaines et ça, aucun rappeur européen ne peut l’émuler.

Un aiguillage francophone

Sur le même sujet, on remarque très vite que sur Une année record, les paroles anglaises se sont raréfiées au profit du français. Loud en est parfaitement conscient : « C’était volontaire. J’ai parfois l’impression que le rap franglais est devenu une gimmick [un cliché] au Québec. Après notre succès et celui des Dead Obies, les projets franglais se sont multipliés récemment, sans compter les rappeurs franco qui l’ont du jour au lendemain inclus dans leur style  ».

Ce virage francophone est loin d’être un cheveu sur la soupe. Les textes de Loud, livrés dans un flow articulé et accentués par une production mettant sa voix en avant-plan, deviennent conséquemment très digestes, même pour un néophyte de l’accent québécois. L’esthétique qui en résulte est définitivement une alliée en ce moment charnière de début de carrière solo. « J’avais envie de faire une coupure de plusieurs manières entre ce que je faisais avant et ce que je fais maintenant, comme ça tu vois clairement les nuances entre ma carrière solo et LLA », précise-t-il.

Il m’avoue aussi que l’ajout d’anglais dans un texte français, malgré son grand potentiel créatif, est couramment une solution facile. « L’anglais peut souvent être une béquille dans l’écriture de rap franglais; tu peux toujours trouver une phrase qui sonne bien en anglais. Les titres sonnent bien, les thèmes sont déjà bien établis [par les Américains]… De vieilles catchphrases de trente ans déjà bien ancrées, c’est toujours la porte facile quand t’es à court d’idées. »

Une graduation méritée

Je lui souligne deux vers du dernier morceau de l’album : « Pendant que la France était encore sur le décalage / Le rap de garderie s’apprête à graduer le collège ». Un sourire en coin se dessine sur son visage. « Rap de garderie » sont les mots que Booba [figure de proue du rap en France] avait employés pour décrire la scène de rap québécois, à une autre époque.

« Il a probablement oublié qu’il a déjà dit ça; la citation date d’il y a une dizaine d’années. J’pense pas non plus qu’il avait entièrement tort à ce moment, le rap québécois a aussi eu ses périodes creuses. Mais ici c’est quand même toujours resté une quote classique. » Avec un éventail de morceaux coup-de-poing, une tournée européenne en route et la vitalité palpable de l’équipe à ses côtés, le nouveau protagoniste de notre scène locale finira assurément d’épousseter cette vieille citation. « De toute façon, aujourd’hui j’ai pas d’attente. Ou du moins je laisse ça à Joy Ride [son label]. Pour l’instant on veut juste tâter le terrain. J’ai jamais mis les pieds en France, d’autant plus qu’il n’y a toujours pas de rappeur québécois établi là-bas ».

Pas encore, mais… « On verra », me répond-il simplement.

En effet, on verra.