« Avec mon conjoint et nos enfants, on a vécu trois ans à Porto Rico. Je pensais que l’expatriation serait plus un passage de type voyage, mais on a tissé des liens exceptionnels avec d’autres gens. On était six familles de six pays différents qui se tenaient ensemble, et de façon assez magique, même si on ne parlait pas la même langue, même si on était tous de couleurs différentes et de religions différentes, on était extrêmement similaires, on avait énormément de choses en commun. Quand on a quitté Porto Rico, un des couples a organisé la bar-mitsva de leur fils à Jérusalem. On s’est tous retrouvés là-bas, les six familles, dans cette ville où, malgré les chicanes religieuses, tu sais qu’il y a quelque chose de spécial. Ce couple était devenu très proche de nous, surtout elle, Ada, qui était devenue ma grande grande amie. Elle était Israélienne, elle avait grandi dans un kibboutz… Sur le papier, tout nous séparait, mais on était sur la même fréquence. Elle est décédée d’un cancer du poumon il y a deux ans maintenant, mais j’étais avec elle quand elle est partie… Ça me fascine ces fines lignes qui nous relient. »

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[1/2] « Je suis née en Tunisie, d’un père tunisien et d’une mère algérienne. C’était une période difficile, la police politique était partout. Mon père avait participé à des élections législatives, il avait fait un pari démocratique et il avait été arrêté. Et quand j’avais 10 ans, on a dû quitter le pays. Pas en avion, à pied! Ça nous a pris trois jours. On a passé deux mois en Algérie, en pleine période d’incertitude, d’attentats. Mon père avait négocié avec des passeurs, et on est ensuite arrivés en France comme réfugiés politiques. À cet âge, le choc culturel, tu ne le ressens que si le contexte te le renvoie. Je me rappellerai toute ma vie du premier jour d’école. Tu sais, dans les vieilles écoles en France, il y a ces grandes estrades, et la maitresse m’avait demandé d’aller me présenter ; tout le monde devait y passer. Et il y a cette petite fille qui a dit : ‘Moi je dis pas bonjour, parce que c’est une Arabe, et mes parents ils disent que les Arabes sont sales, donc c’est une sale Arabe.’ Moi j’étais une petite fille de 10 ans, je ne comprenais pas ce qui se passait, je ne savais même pas ce que c’était une Arabe. »

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[2/2] « Ce jour où je suis devenue quelqu’un d’autre, j’ai été confrontée au pire et au meilleur, à deux réactions dans le fond. Celle de l’exclusion, par la jeune fille, qui était juste happée par le discours de ses parents, et celle de l’inclusion, par la maitresse d’école. Pendant trois mois, sur les récréations, elle est restée avec moi pour me mettre à niveau en français. Et à la fin de l’année, j’ai été classée troisième de la classe. Si elle ne m’avait pas reconnue comme quelqu’un qui avait besoin d’être valorisé comme les autres, peut-être que je ne serais pas au doctorat aujourd’hui, peut-être que je ne serais pas prof. Et tu vois, même si mon fils subira surement aussi de l’exclusion et du racisme dans sa vie, c’est sur des personnes comme elle qu’il faut insister. Celles qui vont combattre le racisme, qui vont tout faire pour que tu sois considéré, quel que soit l’endroit d’où tu viens. »

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[1/2] « J’ai toujours voulu devenir danseuse et chorégraphe, et j’ai fait un long chemin pour y arriver. Dans mon pays d’origine, l’Iran, c’est une discipline qui est interdite depuis 1979 ; pour tout le monde, mais surtout pour les femmes. Ma première rencontre avec la danse, c’était à 11 ans : j’ai vu une VHS du Lac des Cygnes, et j’ai compris que c’était ce que je voulais faire. J’en ai parlé à ma famille, ils étaient surpris, ils me disaient ‘Mais où on va pouvoir t’inscrire ?’ Finalement on a trouvé des cours cachés, chez une dame. J’ai commencé à 16 ans ; ça a quand même pris 5 ans pour trouver un cours de danse. Quand j’ai fini mon baccalauréat en architecture, je suis partie pour la France pour voir si je pourrais faire de la danse là-bas. J’y ai fait 8 ans d’études en danse contemporaine. Je veux continuer d’aller prendre des cours de maîtres, de voir des beaux spectacles, et de développer ma carrière, donc je n’ai jamais sérieusement pensé à rentrer en Iran. Mais pendant les vacances, je suis allée donner des workshops. Les participants étaient tellement motivés ; ça m’a beaucoup touché, ça m’a rappelé quand moi je donnais tout pour prendre un cours de danse. »

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[2/2] « Dans chaque société, on a besoin de connaitre son passé pour les décisions politiques, sociales, pour tous les engagements qu’on doit prendre d’aujourd’hui. Si on ne sait pas ce qu’il s’est passé il y a 50 ans, on répète les mêmes choses, on refait les mêmes choix dans les élections. Connaitre le passé donne la capacité de faire des choix. C’est très important. Malheureusement je trouve que dans le monde entier, on lit de moins en moins sur le passé. Et pas seulement l’Histoire : la littérature du passé, l’art du passé, on le connait de moins en moins. On est très connectés et on ne connait plus que ce qui est actuel. Donc la question est, est-ce qu’on fait des choix aujourd’hui, ou est-ce qu’on est juste influencés par les actualités ? »

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« Je vais avoir 86 ans, et je fais du patin tous les jours. C’est ma façon de rester jeune! »

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