Chaque semaine.

Chaque semaine, je m’installe à mon p’tit bureau blanc, les écouteurs drillés dans les oreilles. Je prends un grand’respire et je démarre l’enregistrement. Chaque semaine, j’écoute attentivement des récits de violence sexuelle vécus par des personnes LGBT. Que ce soit ce couple de femmes qui s’est fait menacer en plein french sur la place publique ou cet homme trans qui a vécu huit ans d’abus intra-familial, je les entends. Tous. Je retranscris de façon chirurgicale chacune de leur parole, ne ratant aucun mot. Des heures passées à écouter leurs histoires. Des heures à réfléchir à cette problématique complexe et révoltante.

Je suis chargée de recherche. Ces voix-là je les entends donc dans un cadre confidentiel, anonyme.

Je pèse sur play, ça part. Je pèse sur off, ça cesse.

En théorie.

Parce que oui, inévitablement, ces voix, elles m’habitent au-delà des heures de travail.

Mais cette semaine, pas de on, pas de off : c’est là, ça déferle. Le visage dévoilé, la confidentialité ayant sacré le camp du portrait, vous êtes nombreuses et nombreux à prendre la parole, à scander « voici qui je suis, voici ce que j’ai vécu » ou « voici qui je suis, je ne te raconterai pas ce que j’ai vécu, mais je l’ai vécu » ou encore « voici qui je suis, je ne dirai pas si je l’ai vécu mais je t’entends, je te crois ».

Et ça, c’est non seulement touchant, mais c’est nécessaire. Ce n’est pas un passage obligé, mais c’est utile.
Utile? Un hashtag? Vraiment?

Devant cette prise de parole collective, certains doutent, le p’tit sourcil dins’air pis la main su’l menton :

« Attends, j’ai un feeling de déjà vu… Il me semble que ç’a ses limites de s’hashtaguer le vécu? Qui ça aide au bout de la ligne, hein? Clairement ça devient une quête de like… »

Malgré Weinstein, malgré Salvail, malgré Rozon, malgré toutes les réflexions déclenchées, je les entends encore, ces questionnements. Et à ceux-ci, je réponds « OUI, ce #moiaussi est productif ». Je le crois viscéralement.

Alors rectifions :

#moiaussi ne banalise pas les violences sexuelles. Au contraire.

Malgré ce que certains peuvent prétendre, #moiaussi ne nous amène pas à éclipser ce que vivent les « vraies victimes » en donnant trop de place à des récits « anecdotiques ».

Il n’y a pas de victimes-plus-victimes ou de victimes-moins-victimes.

#moiaussi est un reflet des différentes formes que prennent les violences sexuelles. J’en conviens, ça peut être déstabilisant de constater qu’il y a autant de variations sur le même thème. Menaces implicites, menaces explicites, commentaires humiliants, sollicitations sexuelles non-désirées, attouchements, relations sexuelles non-consentantes et j’en passe.

Il n’y a pas de victimes-plus-victimes ou de victimes-moins-victimes.

Tout dépend de la façon dont on intériorise la situation, au-delà du jugement de l’oeil extérieur qui conclut que « voyons, c’est pas si pire! ».

Ne cherchons pas à hiérarchiser.

Pour bien comprendre la souffrance vécue par quelqu’un, pour comprendre à quel point ç’a écorché son intégrité, il faut prendre le temps de l’écouter. Oui, écouter l’autre en s’abstenant de dramatiser ou de minimiser.

Chaque vécu mérite d’être exprimé.

Chaque vécu complète un portrait plus large qui prouve qu’on n’est pas face à des phénomènes marginaux, mais bien à un véritable fléau social.

#moiaussi n’est pas qu’une quête de like. C’est définitivement plus que ça.

Oh lalalila. L’argument de la quête d’attention est si nuisible dans un processus de dévoilement. Si nuisible…

À la base, le sentiment de culpabilité peut être omniprésent chez une victime de violence sexuelle. « Est-ce que je l’ai vraiment vécu? », « Est-ce que j’exagère? », « Est-ce que dans le fond j’ai provoqué ça? ». On peut cultiver de la honte, se terrer dans un silence fort longtemps avant de partager notre trouble. Alors imaginez si, quand on prend la parole pour verbaliser quelque chose de profond qui nous habite, on nous regarde, froidement, et on nous dit « eh ben la grande, ton show de boucane, là, bof…».

Briser l’isolement, se sentir écouté, accueilli, être cru, soutenu, considéré, c’est la base.

Ce n’est pas un phénomène isolé qui « pop » de nulle part.

Et même si… même si on jouait à la chasse à la sorcière et qu’on découvrait  que quelques personnes ont effectivement utilisé le # par quête de like? Même si, hein? En quoi ça s’avérerait pertinent de pointer du doigt ces cas d’exception pour détourner l’attention d’une problématique d’une telle envergure?

Oui, #moiaussi peut avoir une portée humaine qui va au-delà des médias sociaux

On dirait vraiment un mauvais slogan d’une campagne gouvernementale, mais le mot-clic a le pouvoir de générer un déclic. Les médias sociaux sont des espaces d’échange où chacun peut gérer sa propre tribune. Inévitablement, ils sont plutôt d’adon pour déployer ce genre de mouvement rassembleur.

Alors rappelons-le: ce hashtag, il cohabite avec d’autres initiatives.

Ce n’est pas un phénomène isolé qui « pop » de nulle part.

Il se positionne comme un ajout parmi les moyens déjà mis en place pour tenter de faire évoluer les choses. Il y en a, des individus, il y en a des associations, des regroupements, des organismes, des collectifs, des équipes de recherche… Il y en a des ressources humaines et organisationnelles qui multiplient les efforts pour sensibiliser, pour faire évoluer les connaissances, pour offrir des moyens concrets d’aider les victimes et oui, les agresseurs aussi.

Ces prises de parole peuvent non seulement inspirer des victimes qui souffrent en silence, mais elles confirment qu’il est fondamental que ces milliers de personnes poursuivent leur implication. On le souhaite, elles ont potentiellement le pouvoir de faire sortir de leur mutisme des décideurs, des personnes qui ont des postes stratégiques au niveau politique et qui peut-être, dormaient sur la switch. Peut-être comprendront-il qu’il est important non seulement de s’investir humainement, mais aussi d’investir financièrement pour soutenir des initiatives déjà en place et pour permettre d’en développer de nouvelles.

Mais je le sais.

Je le sais que c’est décrissant.

Que c’est difficile de rester optimiste.

Le problème est tellement profond, structurel, systémique. Le personnel, le social, le relationnel, le politique, et le juridique… Tout semble mélangé, entrelacé. Les nœuds se multiplient, on ne sait plus pas quel bout prendre ça pour démêler le portrait.

On essaie d’agir comme on peut et à travers ce sentiment d’urgence, on peut avoir l’impression que les avancées se font lentes. Alors c’est vrai qu’un # peut paraître « petit » en comparaison avec l’aspect monumental du problème. Mais pensons à l’effet du battement d’aile du papillon et transposons cette image au mouvement de solidarité actuel.

Voilà, c’est ça.

Alors même si elle est déployée dans la sphère virtuelle, cette prise de parole #moiaussi n’est pas vaine. Nous le voyons bien avec tout ce qui se produit ces derniers jours. Ne sous-estimons pas le pouvoir de nos actions.

Nos gestes ont une portée.

Continuons.

Parce que non seulement je vous crois.

Mais j’y crois.

Avec tout ce qui peut être activé ou réactivé ces temps-ci, n’hésitez pas à demander de l’aide au besoin.
Il existe plusieurs ressources que vous pouvez consulter ICI.
Et si vous souhaitez connaître les services offerts sur les campus scolaires, cliquez ICI.

Et si vous avez envie de contribuer à l’avancement des connaissances en partageant vos témoignages dans le cadre de projets de recherche, plusieurs initiatives sont en cours. Vous n’avez qu’à cliquer sur les liens pour plus de détails:

Documenter les violences sexuelles vécues par les personnes LGBT en vue d’adapter les services offerts (18 ans et plus)

Documenter le vécu de stealthing et de coercition reproductive chez les femmes de 18 à 29 ans

Documenter les parcours relationnels et sexuels d’adultes ayant vécu une agression sexuelle durant l’enfance

Étude sur la sexualité des femmes ayant vécu une expérience sexuelle non-désirée à l’âge adulte

 

Pour continuer votre lecture sur cette problématique, c’est ici

  • nath

    La prise de parole est importante…

    Ensuite il faut passer à l’acte.

    Et passer à l’acte c’est surtout intervenir chaque fois que l’on assiste à une situation de harcèlement, qu’il soit light ou grave. Chaque fois que l’on assiste à un manque de respect dans notre quotidien, au travail, dans la rue, dans une party….

    Quand notre collègue de bureau ou notre chef demain font une joke déplacée à la nouvelle stagiaire qui est dans se petits souliers par exemple.

    Intervenir cela veut dire se placer physiquement à côté de la victime, remettre l' »agresseur » à sa place et offrir du soutien à la victime… C’est aussi poser des questions quand on entend des histoires louches, des rumeurs… s’informer et offrir du soutien à qui en a besoin.

    A lire les résultats de la méthode contre le harcèlement KIVa en Finlande, vous trouverez de la documentation sur Google

  • Mélanie

    Consulter également le site web de Martine Hébert http://www.martinehebert.uqam.ca, entre autres:
    – l’onglet de l’Équipe Violence sexuelle et Santé (ÉVISSA). Il s’agit d’un regroupement de 13 chercheurs de l’UQAM, l’Université de Montréal, de l’UQAC, l’UQO, l’Université Laval et CHU Ste-Justine, qui s’intéresse aux violences sexuelles vécues tant chez les jeunes, les ados que les adultes. Des outils de diffusion sous forme de capsules informatives des données probantes sont disponibles;
    – Parcours amoureux des jeunes (PAJ). Il s’agit d’une enquête représentative réalisée au Québec auprès de plus de 8000 jeunes de 14 à 18 ans portant sur la violence dans les relations amoureuses et les trajectoires de résilience. Des outils de diffusion sont également disponibles tant pour les jeunes que les intervenants en plus d’une campagne socionumérique s’adressant aux jeunes.

  • Mélanie

    Autre initiative de recherche actuellement en cours:

    Mylène Fernet, chercheure au département de sexologie de l’UQAM, réalise également des projets de recherche sur la violence dans les relations amoureuses chez les adolescent-es et les adultes émergent. En ce moment, nous sommes à la recherche de participant-es âgé-es de 14 à 17 ans pour participer à une entrevue individuelle portant sur les expériences amoureuses et sexuelles et compléter un questionnaire en ligne. Intéressé-e? Ou si tu connais un-e ami-e qui pourrait être intéressé-e, écris-nous pour faire l’entrevue: [email protected]

    Pour le questionnaire, voici le lien pour le compléter:

    http://bit.ly/2r5fy8O

    On vous invite également à diffuser cette annonce à vos réseaux.

  • Mélanie (pour info:Laurie)

    Initiative de prévention en matière de violence sexuelle s’adressant aux jeunes, à leurs parents et au personnel scolaire:

    Programme Empreinte: Agir ensemble contre les agressions à caractère sexuel
    Programme conçu conjointement par deux chercheures du département de sexologie de l’UQAM, Manon Bergeron et Martine Hébert, et le Regroupement québécois des CALACS (centres d’aide et de lutte contre les agressions à caractère sexuel). Ce programme destiné tant aux jeunes, à leurs parents et au personnel scolaire offre des animations en classe pour les jeunes, une formation pour le personnel scolaire et des capsules vidéos pour les parents des jeunes recevant le programme.
    Pour info:
    http://www.programmeempreinte.com/
    https://www.facebook.com/ProgrammeEmpreinte/
    [email protected]

    • Mélanie (pour info:Laurie)

      Laurie Fradette-Drouin a également collaboré à la conception du programme Empreinte.