[1/2] « Le fait de venir au Québec, de sortir de ma zone de confort, de sortir de l’éducation que mes parents m’ont donnée, ça m’a vraiment… virée de bord. J’avais une idée bien définie de ce que je voulais et de ce que je ne voulais pas. Et en arrivant à Montréal, ça a fait ‘Ok, tu t’es complètement plantée en fait, c’est pas ça ta perception du monde.’ Tu grandis dans une bulle en fait, dans la bulle que tes parents ont construite pour toi. J’ai vécu une rupture très difficile quand je suis arrivée ici ; t’es toute seule, dans une mauvaise passe, pas entourée… Ça m’a vraiment fait grandir d’un seul coup. Tout a été remis en question : j’ai rencontré plein de nouvelles personnes qui venaient d’horizons différents, qui avaient des visions différentes, qui n’étaient pas du milieu dans lequel j’ai grandi… Ça a été assez fondamental dans la façon dont j’ai évolué. »

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[2/2] « Pendant un voyage, je me suis retrouvée dans la forêt de Redwood, qui est la forêt des plus grands arbres du monde. Et j’ai eu envie de faire une vidéo pour mon neveu et ma nièce : je leur ai inventé une histoire, et raconté que j’avais été rétrécie dans la forêt parce qu’un magicien n’était pas content que je ne lui ai pas donné mon chocolat. Et après je leur ai expliqué où j’étais. C’est là que l’idée de la série Les petits aventuriers est née : ça m’a donné envie d’apprendre sur les lieux que je visitais, et de transmettre, de donner aux enfants une ouverture sur le monde, de leur donner envie d’aller voyager, et d’apprendre. Quand tu sais qu’il y a des enfants qui te suivent à chaque épisode, qui attendent la suite, et qui ont envie d’apprendre… Il y a trois enfants qui se sont cotisés pour nous donner 30 euros de leur argent de poche pour qu’on continue de faire des épisodes, c’est malade. Les réactions des enfants, c’est tellement précieux. »

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[1/3] « J’enseignais l’anglais au primaire dans une école privée à Alep, en Syrie. Notre école a été complètement détruite. J’y ai travaillé pendant cinq ans, et j’y ai formé un groupe très serré d’amies. On était toutes enseignantes, douze personnes, et à chaque fin d’année, on allait diner dans la Vieille ville d’Alep, chaque fois au même restaurant. C’est la dernière fois qu’on était toutes ensemble, et maintenant on est partout dans le monde. C’est vers ces souvenirs-là que je reviens toujours ; le rêve, c’est d’être un jour réunies, les douze, à Alep. »

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[2/3] « Les Syriens, on est devenus un phénomène. Avant c’était les Irakiens, maintenant c’est les Haïtiens. On est mis dans un cadre, et on voit tout le monde parler de nous dans les nouvelles.Les Syriens, on est devenus un phénomène. Avant c’était les Irakiens, maintenant c’est les Haïtiens. On est mis dans un cadre, et on voit tout le monde parler de nous dans les nouvelles, des statistiques. On est devenus comme une commodité, quelque chose que tu prends, que tu donnes, que tu vends. Dans les nouvelles, c’est à celui qui va trouver l’histoire de l’année, combien de fois la vidéo va être vue, qui va avoir le scoop. C’est important d’écouter les gens, d’entendre leurs histoires, mais quand on parle des réfugiés, on voit toujours les mêmes images, ça ne représente pas toute la Syrie. Il y a beaucoup de Syriens qui ne se sentent pas vus, pas représentés. Et maintenant on n’en parle plus parce que la situation se calme un peu. Mais le ‘struggle’ continue pour les personnes en Syrie, sauf que plus personne ne les entend. »

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[3/3] « Ce matin encore, je marchais sur Décarie pour venir au travail, et en voyant les immeubles ça m’a frappée : ‘Je suis en train de marcher à Montréal, au Canada, où je vis maintenant.’ C’est comme si ça n’avait pas encore cliqué. Même si je suis arrivé en 2016, et que je me suis fiancée ici, avec un Canadien. C’est fou : mes enfants vont être Canadiens. C’est bizarre. C’est très bizarre. Parfois je me demande si je vais me réveiller et si tout était un rêve. Et le plus difficile, c’est les questions qu’on ne devrait pas se poser mais qu’on se pose. J’ai toujours voulu voyager, vivre à l’étranger ; et puis je viens ici, je rencontre quelqu’un, j’ai ma famille… Je me demande parfois, si je pouvais retourner dans le temps, et faire qu’il n’y ait pas la guerre… Je devrais renoncer à tout ce que j’ai maintenant. Est-ce que je le ferais ou non ? Je connais beaucoup de personnes qui ont perdu la vie, et j’ai vu ma ville se détruire. Et moi, j’ai eu ce dont j’avais toujours rêvé. Mais à quel prix ? »

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[1/2] « Avant le Printemps Arabe, à Téhéran [Iran], 3 à 5 millions de personnes ont défilé dans les rues. Le guide suprême a eu peur, donc ils ont commencé à arrêter tout le monde, même les enfants activistes. Ils ont mis tellement de personnes en prison qu’ils ont dû ouvrir une autre prison. Je n’avais rien fait, mais comme j’étais un activiste, ils ont pensé que je pourrais peut-être faire quelque chose, et ils m’ont arrêté. Quand j’étais en prison, j’ai perdu le contrôle sur… le fait de faire caca et pipi. Pendant un mois. À cause du stress. C’était les services de renseignement, donc nous ne devions pas voir leurs visages : quand ils frappaient à la porte, on devait se lever et faire face au mur. Alors ils venaient nous chercher, nous bandaient les yeux, et nous emmenaient pour l’interrogatoire. Même une fois rentré chez moi, dans la maison de mes parents, c’était devenu une routine : si quelqu’un frappait à la porte, je me levais et faisais face au mur. Si je dormais et que quelqu’un ne faisait que passer devant la porte de ma chambre, je me réveillais, me levais et faisais face au mur. »

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[2/2] « J’attendais qu’un juge me convoque au tribunal, et mon avocate est venue à mon appartement à Téhéran. Elle m’a dit que je n’avais rien fait d’illégal mais que la situation devenait folle dans le pays, et elle m’a donc suggéré de m’enfuir, de quitter le pays pour un temps. Ce n’était pas une décision ; quand tu as faim, tu manges, tu ne décides pas de manger. C’est une question de survie. C’est la différence entre un immigrant et quelqu’un qui est forcé d’immigrer. Ce n’est pas une décision. C’est comme ‘Ok, je fais ma valise et je pars.’ J’ai pris le premier train pour la Turquie et suis allé à Ankara. »
[…] « Au cours des trois dernières années, j’ai appris à être un immigrant, et à appeler Montréal ‘ma maison.’ Le simple fait de louer un appartement n’en fait pas ‘ton chez-toi.’ Quand tu es écrasé par le vide, que tu ne te sens pas chez toi dans l’endroit que tu es supposé appeler ‘ma maison’, que tu t’exprimes dans une nouvelle langue, tu réalises que tu es perdu. Tu ne penses pas que tu devrais être ici, parce que tu ne l’as pas choisi, mais tu es ici, et tu dois donc dealer avec ça. C’est un sentiment très étrange. Des émotions très étranges. Tu ne sais pas ce que tu dois faire, et donc tu dois apprendre. Maintenant, j’ai une vie ici, et je me considère comme un Iranien Canadien. Je suis fier d’être Montréalais. Maintenant, Montréal est ma maison. Maintenant, après une sortie en club, je mange une poutine. »

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