« Lancer un martini virtuel au visage du dude qui m’a écrit que je méritais de mourir étouffée par son pénis? Oui, c’est clairement ce qui m’aurait aidée. Je suis convaincue que ça lui aurait bien fermé le clapet, puis qu’il ne m’aurait pas traquée et menacée sur Facebook après… »

C’est ce que répond ma collègue, exaspérée, alors que je lui explique la toute nouvelle initiative de Tinder : les « Réactions ». Une sélection de stickers animés que les utilisatrices peuvent désormais utiliser lors de leur session de clavardage. Des trucs percutants tels que des yeux qui roulent de façon sarcastique, des mains qui applaudissent, un bouton « Really…? » et, oui, un verre de martini lancé vers l’écran.

Mais, pourquoi?

Voici l’objectif officiel de l’entreprise américaine (qui rassemble mensuellement, l’air de rien, 50 millions d’utilisateurs) :

« Dans un monde parfait, nous traiterions tous notre prochain(e) avec respect. Mais notre monde est loin d’être parfait et la plupart des femmes ont déjà rencontré, à un moment ou à un autre, un homme que l’on pourrait qualifier de “tocard”. C’est pourquoi les femmes de Tinder se sont donné pour mission de permettre à tous d’attirer l’attention sur ce genre de comportement sur Tinder, de manière à la fois simple et fun. C’est aussi comme ça que les mecs bien sauront qu’ils ne finiront pas derniers. Nous avons donc créé Tinder Réactions pour que nos utilisateurs puissent donner leur avis instantané — à la fois positif et constructif — à ceux qui en ont le plus besoin.

Dans un monde parfait, nous traiterions tous notre prochain(e) avec respect.

Il est chou? Envoyez-lui un cœur. Il est drôle? Envoyez-lui des rires. Il est plein d’esprit? Envoyez-lui vos applaudissements. Mais si c’est un tocard, il est temps de prendre des initiatives. Dans nos vies au rythme si effréné, quelle femme a le temps de répondre à chaque tocard qu’elle rencontre? Avec Tinder Réactions, tout cela se fait en un clic. C’est simple, un peu impertinent. Mais tellement satisfaisant. »

… Par où commencer?

Encourager les gentils, éduquer les tapons

Les « Réactions » ne sont offertes qu’aux femmes. Pourquoi? Parce que Tinder invite ses utilisatrices à faire du « menprovement ». En Français : de « l’optimhomme ». Si l’initiative a pour objectif de donner des outils aux femmes tannées de subir du harcèlement, on précise du même souffle qu’elle vise aussi le renforcement positif des hommes qui agissent bien… Tu ne menaces pas mon intégrité? Bravo! Tu te mérites un sticker d’applaudissements.

Vous croyez que j’exagère? Je vous invite à faire un tour sur la page Bye Felipe. Les propos déplacés sont le lot du quotidien de nombreuses utilisatrices d’applications de rencontre. Le phénomène est bien documenté et il est tout à fait déconcertant.

Exemple éloquent tiré de « Bye Felipe »…

Et s’il est évidemment louable de se pencher sur cet enjeu, est-ce que la meilleure solution est de rendre le harcèlement ludique? Devrait-on simplement envoyer un GIF vaguement comique à un homme qui nous manque de respect? N’est-ce pas une réponse terriblement inoffensive à un mal rampant?

Pourquoi, encore, mettre le poids de l’éducation sur les épaules des victimes?

Vous croyez que j’exagère? Au Royaume-Uni, le taux de crimes rapportés liés aux applications telles que Tinder et Grindr a haussé de 382 % dans les cinq dernières années. Et notons que 57 % des utilisatrices de sites et d’applications de rencontre affirment avoir été harcelées sur lesdites plateformes (Tinder trônant à la première position du lieu de harcèlement).

Par ailleurs, pourquoi, encore, mettre le poids de l’éducation sur les épaules des victimes? On est sur Tinder pour trouver un partenaire/une baise/un passe-temps… pas un fils. Pourquoi les hommes ne sont-ils pas au cœur de la conversation contre le harcèlement – et des stratégies qui en découlent –, plutôt qu’en être les seuls objets? On n’a pas déjà assez de la charge mentale et du travail affectif à gérer?

Combattre le harcèlement?

Remarquez, Tinder se défend bien de vouloir combattre le harcèlement à grands coups de « Réactions ». Selon The Guardian, à cet effet, le géant américain prétend plutôt avoir institué plusieurs initiatives, dont des conditions d’utilisation plus strictes, de nouveaux standards de messagerie et un système de dénonciation amélioré.

Rappelons-le : avec ses « Réactions », ce que l’entreprise souhaite, c’est simplement instaurer un système « simple, un peu impertinent, mais tellement satisfaisant ». Malheureusement, si l’on se fie aux réactions des abonnées de la page Do you consider yourself a feminist, pour l’instant, on est très loin de la satisfaction…

L’avis d’une experte

Parlant de Do you consider yourself a feminist, j’aimerais donner le mot de la fin à la  créatrice de cet essentiel compte Instagram (qu’on retrouve sous le nom suivant : @douconsideryourselfafeminist).

S’il existe une personne au regard éclairé sur la violence inhérente aux rencontres en ligne, c’est bien elle. Je me permets donc de vous transmettre, ici, ce qu’elle a à dire au sujet des « Tinder Reactions » :

« Tinder va faire taire les femmes qui refusent d’être abusées bien avant de taper un homme sur les doigts. J’ai été suspendue et bannie pour avoir demandé à des hommes s’ils étaient féministes, alors que la majorité de ceux qui ont menacé de me violer et de me tuer sont toujours sur la plateforme.

Le « manprovement » est une nouvelle façon de se moquer des femmes qui se font abuser en les rendant responsables de l’éducation d’hommes qui leur sont complètement étrangers. Cette idée renforce la notion qu’une femme n’existe que pour le mieux-être de l’homme, et que les hommes ne deviennent jamais adultes ; ils ne sont, pour ainsi dire, jamais responsables de leurs actions.

L’utilisation d’emojis exacerbera la violence des hommes qui – avouons-le – ne veulent absolument pas voir une femme random tenter de corriger leur mode de vie, leur game ou leur égo.

En fait, la seule solution efficace serait de créer ou d’utiliser un algorithme qui détecte les termes et les comportements abusifs. Un tel algorithme a été testé par Yahoo, l’an dernier, et il s’est révélé à 90% efficace. Il pouvait même distinguer l’abus véritable des blagues sarcastiques.

Par contre, si un tel algorithme était utilisé sur Tinder, l’application perdrait l’intérêt de la majorité de sa base, celle-ci étant constituée de « straight dicks ». Et sans « straight dicks », il n’y a plus de [cash dans] Tinder. C’est pourquoi il n’y aura jamais rien de fait, concrètement, pour nous protéger dans les applications de rencontre. »

Et devant ces mots, la seule chose que je peux ajouter, c’est : mic drop.

Pour lire un autre article de Rose-Aimée Automne T. Morin : «Pourquoi tu ne dis pas un mot, Justin Trudeau ?»

  • XTB

    Ça me tue, ça me tue! Pourquoi ça vise uniquement aux hommes… Je vais peut-être vous surprendre, mais les filles aussi peuvent manquer de respect sur les applications de rencontres. Le respect, c’est bon pour tout le monde.

    • Gabrielle Lisa Collard

      -_-

    • Vincent Cournoyer

      J’ai la forte impression que le texte ci-dessus, à propos d’une nouveauté de l’application Tinder, aborde la question du harcèlement dont sont victimes de nombreuses femmes sur de telles plates-formes. Maintenant, sur votre commentaire: 1) Le harcèlement dépasse largement le simple manque de respect. 2) Si vous souhaitez, de votre côté, lancer une discussion à propos du manque de respect général sur des applications comme Tinder et y partager votre expérience personnelle, rien ne vous en empêche. Cependant, svp, faites-le dans un endroit pertinent. (lire: votre commentaire traite d’un sujet différent de celui discuté ici)