Qu’est-ce qui est pire entre « être menstruée en quatrième année » et « devoir prendre des injections de testostérone à 19 ans » ? Je me suis assise avec une femme qui a connu une puberté précoce et un homme ayant vécu la sienne tardivement, question de peser le pour et le contre d’un corps qui n’a absolument rien à faire des conventions pubères.

À 16 ans, je n’avais que deux mamelons. Avec rien de boursouflé à tâter autour. Le drame de toute jeune adolescente nourrie aux vidéoclips de Britney Spears, Christina Aguilera et autres artistes galbées. Ma mère se faisait rassurante : « Ne t’en fais pas, tes seins vont pousser à 20 ans. Fais-moi confiance, j’ai vécu la même chose. » Je me couchais chaque soir en priant l’univers d’avoir ma puberté. En vain.

C’est une fois majeure que je me suis réveillée avec une poitrine bombée. La prophétie maternelle était donc vraie ! Ciao bye, le surnom « Planche à repasser » ; bienvenue aux regards inappropriés, à l’objectification de mon corps et à la légitimité de me magasiner des dessous fluo à La Senza.

Dix ans plus tard, je demeure hantée par cette époque où, prisonnière d’un corps d’enfant, j’espérais devenir une adulte sexuée. Paraît que lorsqu’on se compare, on se console. Pour tenter de faire la paix avec cette difficile période de mon adolescence [comprendre : celle où on ne voulait pas me « frencher »], je me suis assise avec Jessica (prénom fictif), une femme qui, contrairement à moi, est devenue pubère très tôt, et avec Sébastien Haché, un humoriste trentenaire qui n’a pas peur d’avouer — sur scène comme ailleurs — qu’il a dû prendre des hormones de croissance pour avoir du poil.

Qui a réellement le plus souffert ? Que la puberté battle commence !

 (Oui, la vie est une compétition. Get over it.)

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JOUTE 1 : LES DÉBUTS

Racontez-moi votre premier jour de puberté.

JESSICA Mes règles se sont déclenchées quand j’avais 9 ans. J’étais en quatrième année. Les écoles primaires ne sont vraiment pas faites pour ça… Il n’y avait même pas de poubelle dans les toilettes ! C’est aussi l’année où j’ai eu des seins. Les gars capotaient. Ça faisait de moi une cochonne, I guess. Les filles, elles, étaient semi-jalouses, semi-curieuses — alors que moi, je n’étais qu’une enfant confuse qui n’avait pas envie de vivre ça.

SÉBASTIEN : À 18 ans, j’avais l’air d’en avoir 12 et je mesurais 5 pieds 2 pouces (j’en mesure aujourd’hui 5 et 10). Mon corps ne présentait aucun signe de puberté. Je me disais : « Ça va arriver plus tard ! » Puis, à un moment donné, j’ai réalisé que crisse, ça n’arrivait pas. Mais tu fais quoi, dans ce temps-là ? Tu vas voir qui ? Je me suis pointé dans une clinique sans rendez-vous pour parler avec un médecin random. C’était un généraliste, pas un expert de la puberté. Pour savoir si j’étais « normal », il m’a mesuré les gosses… avec une règle de 15 cm pour enfants, ornée de fleurs. C’était tellement gênant ! Il a conclu que quelque chose clochait et il m’a référé à un endocrinologue. Après le tâtage de snack, il a enlevé ses gants. Il s’est lavé les mains… et il a mis du Purell. Imaginez à quel point je me sentais dégueulasse !

JESSICA : Moi, il n’y a jamais personne qui m’a mesuré les seins avec une règle…

Alors que la puberté s’étend normalement sur quelques années, la mienne s’est faite en six mois.

J’accorde donc deux points de souffrance à Sébastien !

SÉBASTIEN : Merci ! Finalement, on a découvert que j’avais un trouble physique. En gros, mon hypothalamus (c’est une glande dans le cervelet) ne fonctionne pas. J’ai passé 10 000 tests de médecine nucléaire et on ne sait toujours pas pourquoi. Techniquement, la job de mon hypothalamus serait de dire à ma thyroïde — la dispatcher du corps — de produire de la testostérone, mais il ne fait pas le message. À 19 ans, j’ai donc commencé à recevoir des injections très fortes de testostérone. Alors que la puberté s’étend normalement sur quelques années, la mienne s’est faite en six mois. C’était d’une violence ! J’ai grandi de six pouces, j’ai pris 35 livres, j’ai mué. J’étais un ogre !

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JOUTE 2 : LE REGARD DES AUTRES

Est-ce que vos collègues de classe jugeaient votre puberté ?

JESSICA : Dès qu’on est différentes, on se fait montrer du doigt. Je me savais observée, alors ça m’a rendue timide. Puis, au-delà des enfants, il y avait aussi les adultes… Je remarquais que j’avais l’attention des hommes, mais je ne la souhaitais pas. Je me faisais siffler ! Je suis devenue sexuée, même si mon cerveau n’était pas rendu là.

Pour les jeunes filles, la puberté vient d’abord avec plus de contraintes que de libertés.

Quand mes parents ont réalisé que j’étais devenue « sexy », tout a changé. J’avais une petite camisole rose que je portais tout le temps. Soudainement, je n’avais plus le droit de la mettre. Je n’avais plus le droit d’agir comme je l’avais toujours fait, et mes parents ne m’expliquaient pas la raison des changements qu’ils m’imposaient. J’étais très frustrée. Quand j’y pense, pour les jeunes filles, la puberté vient d’abord avec plus de contraintes que de libertés. Les tops de sport beiges qui écrasent la poitrine comme un corset, les regards à éviter, les serviettes hygiéniques (qui porte un tampon à 9 ans ?), etc.

Bref, je n’étais pas bien dans ma peau. J’avais l’impression que mon corps était dégueu. J’avais tendance à m’habiller ridiculement ample. J’ai attendu bien après la puberté de mes amies pour m’accepter et porter des vêtements adaptés à ma taille.

SÉBASTIEN : Ayoye ! Moi, je n’ai jamais eu de problèmes avec les autres enfants. J’ai toujours été funny, donc je désamorçais probablement tout malaise avant de me faire achaler. Par ailleurs, ça arrive régulièrement que des gars aient leur puberté vers la fin de l’adolescence. En 5e secondaire, j’étais parmi les plus petits, mais je n’étais pas seul. On était quelques-uns ; on pouvait se « backer ».

J’ai plutôt eu des problèmes en ce qui a trait à ma crédibilité professionnelle. Au cégep, j’ai dû faire un stage de 12 semaines dans une entreprise d’organisation d’événements. Au téléphone, tout le monde pensait que j’étais une fille. Je gérais des gens et j’avais l’air d’un enfant. Le monde était comme : « Ta gueule… » C’était super insultant !

J’imagine ! Mais je donne quand même les deux points de souffrance à Jessica…

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JOUTE 3 : L’AMOUR PROPRE

C’est certain qu’à l’époque où on me rentrait des aiguilles partout dans le corps, je me disais parfois : « Fait chier ! »

À force d’être différents, en avez-vous voulu à votre corps ?

SÉBASTIEN : C’est certain qu’à l’époque où on me rentrait des aiguilles partout dans le corps, je me disais parfois : « Fait chier ! Ç’aurait été le fun que ça fonctionne tout seul, cette puberté-là. » Et ma condition a encore des répercussions aujourd’hui. Chaque jour, je dois mettre de la crème de testostérone sur mon corps, question d’avoir le même taux d’hormones qu’un homme « normal ». Et, l’air de rien, ça me coûte 60 $ par mois. Mais bon, c’est la vie… Je n’en veux pas à mon corps pour autant. Je suis en paix.

[C’est à ce moment que la chanson Call me maybe résonne dans la pièce. Devant mon air confus, Sébastien attrape son cellulaire : « Ouin, c’est ma sonnerie. Tu vois comme je suis devenu un homme badass ? »]

JESSICA : Awesome choix de chanson… Je n’en ai pas voulu à mon corps non plus, mais j’en ai voulu à mes parents. Je les trouvais si stricts ! Je ne pouvais plus faire comme bon me semblait.

Est-ce que votre situation a eu un effet sur votre vie amoureuse ?

SÉBASTIEN : Avant de prendre de la testostérone, je n’avais juste pas de vie amoureuse. En fait, si j’avais été dans une relation menant à des relations sexuelles, ça n’aurait juste pas été physiquement possible de mon côté. Je ne pense pas avoir volontairement fui les rapprochements, mais je l’ai probablement fait inconsciemment. Pour me protéger.

En même temps, je ne dégageais absolument rien de sexuel. Je tombais inévitablement dans la catégorie : « Petit frère cute avec lequel une fille rit avant d’aller coucher avec un autre gars. »

Ressentais-tu du désir pour elles malgré l’absence de testostérone ?

SÉBASTIEN : Oui, mais ce n’était pas vraiment comme aujourd’hui. Je crois que c’était le résultat d’un conditionnement : je suis un adolescent, je dois « tripper » sur les filles.

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RÉDEMPTION ET RÉSULTAT FINAL

Avez-vous un conseil à donner aux parents de jeunes adolescents dont la puberté semble louche ?

SÉBASTIEN : Si j’avais su qu’il existait une explication médicale à mon état, je me serais fait tester bien plus tôt ! J’aurais connu ma puberté plus rapidement. Mon conseil est donc le suivant : en cas de doute, parlez à un médecin.

JESSICA : Je conseille aux parents de ne pas donner l’impression à leur enfant que leur corps est honteux. C’est un sentiment dont il est ensuite difficile de se défaire. Il y a moyen de rendre l’enfant plus conscient de sa sexualité s’il ne réalise pas les transformations de son corps, mais il ne faut pas lui dire de se cacher. Et aux adolescents, je dirais : il n’y a pas de normalité. Le rangede la puberté est tellement grand ; ça ne sert à rien de se comparer.

Ce sont de sages mots.

SÉBASTIEN : Oui, mais l’important, c’est : qui gagne la puberté battle ?

Grosse question. Chose certaine, c’est assurément moi qui ai le moins souffert. Je chialais pour rien. On s’excuse, mes petits seins et moi… Ensuite, je crois que Jessica a clairement plus souffert de sa puberté alors qu’elle était enfant. Je n’aurais pas voulu être sexualisée dès mes 9 ans — quel poids trop grand pour de si petites épaules ! Par contre, Sébastien, tu vis encore aujourd’hui les conséquences médicales et économiques de ta « non-puberté », et ça ne cessera jamais. Alors, je dirais que niveau « situation chiante », vous êtes à égalité. Vous gagnez le concours ! Bravo !

Pour poursuivre la lecture : «Survivre à la puberté d’un ado en 10 conseils»