Après avoir entendu Marilyse Hamelin (que notre Rose-Aimée a rencontrée) parler de son livre Maternité : la face cachée du sexisme, j’ai décidé de lui faire parvenir ce texte qui somnolait dans une couple de transistors sur mon ordi. Parce que non, l’égalité des sexes n’est pas encore atteinte.

En 2016, ma blonde m’a donné le privilège de devenir papa. Avant d’entamer cette aventure, nous avons eu de bonnes discussions de couple. Ma blonde, jeune professionnelle qui approche la trentaine, m’a exprimé ses craintes face aux effets d’une famille sur sa vie personnelle et professionnelle. Pis moi, probablement naïvement, j’étais plutôt zen avec tout ça. Œuvrant en ingénierie, dans un milieu particulièrement masculin, on avait réussi à me faire avaler qu’un enfant, de 0 à 2 ans, c’t’une histoire de maman. Bref, après trois tableurs Excel et un graphique temporel de l’évolution de nos pensées (NOT), on a décidé d’aller de l’avant.

Au moment de l’accouchement, j’étais ben joyeux mais j’étais loin de savoir dans quoi on s’était embarqué.

Le nuage du début

J’ai pris mes cinq semaines de congé de paternité dès la naissance. Un bon choix. J’ai pu profiter des premières visites chez les grands-parents et chez les amis, des premiers repas au resto à trois, des premières sorties au Canadian Tire, etc. Je me suis aussi occupé du ménage, du lavage, des repas, de la réception des 156 invités et même… de l’allaitement! Bon, OK, c’est ma blonde qui allaitait, mais les techniques d’allaitement, on les a peaufinées à deux. Un premier nourrisson, ça vient avec son lot de questions et c’est drôlement plus l’fun répondre à deux : « C’est-tu ça, la montée laiteuse? », « Y’en a-tu bu assez? », « Si y s’endort en buvant, on le réveille-tu? » Bref, je n’étais pas « de trop » dans la maison, malgré ce que m’avaient dit certains collègues/chums/notaire/agent immobilier.

« Toi, ta blonde est carriériste? C’est pour ça que tu restes à la maison? »

Le retour au travail m’a demandé une certaine adaptation. La vie au bureau avait continué pendant mon absence. Je devais réintégrer mes chaussures de travailleur comme si je ne les avais jamais enlevées. Comme un flo qui revient de passer une semaine à Disney World, j’avais un besoin viscéral de jaser de mon expérience de parent. Mais des hommes, des vrais, ça parle pas de ça. Faque je me suis remis à jaser du Canadien, d’abri Tempo pis de Philippe Couillard.

La routine s’est installée. J’étais le pourvoyeur mâle et ma blonde, la bonne maman qui se lève la nuit pour abreuver notre héritier. J’ai même trouvé le temps de me construire une man cave extérieure de luxe : un cabanon chauffé/éclairé/musicalisé. Tout ce qu’il y a de plus standard comme ménage familial.

L’éclatement de la bulle

Un beau jour, p’titours a eu six mois. C’est là que ma bulle a pété pour vrai. Parce que lors de nos discussions avant la naissance de notre fils, ma blonde et moi, on avait décidé de se splitter le congé parental : 16 semaines chaque.

(Parenthèse sur les congés parentaux)

Au Québec, le RQAP (Régime québécois d’assurance parentale) dispense aux nouveaux parents un montant d’argent afin qu’ils puissent rester à la maison et s’occuper du nourrisson. Un genre de chômage pour papa et maman.
En gros, la mère a droit à 18 semaines de maternité; le père, à 5 semaines de paternité; et les deux parents (le père ET/OU la mère), à 32 semaines de parentalité. Dans beaucoup, beaucoup, beaucoup de couples, la mère prend tout le congé parental, en plus de son congé de maternité, ce qui fait qu’elle s’absente du travail pendant près d’un an.

(Fin de la parenthèse sur les congés parentaux)

« Comment tu fais pour rester à la maison pis faire la vaisselle toute la journée? Sérieusement… je ne serais jamais capable. »

C’était maintenant à mon tour de rester à la maison. Voici ce que j’ai perdu du jour au lendemain :

  • Toutes traces d’interactions sociales actives et régulières
  • Tout semblant de stimulation mentale digne de ce nom
  • Ma valorisation personnelle
  • La pleine possession de mes moyens
  • Ma zone de confort
  • Mon sommeil
  • Mes heures de repas
  • Le droit de choisir le moment de prendre ma douche et d’aller aux toilettes
  • Ma patience
  • Etc.

J’ai réalisé c’était quoi, pour vrai, s’occuper d’un bébé. Ma blonde venait de passer six mois sans broncher à la maison, pis moi, après deux jours, je pensais très sérieusement à me faire une coupe de cheveux emo et à me morfondre en écoutant Les sœurs Boulay.
Mais comme un fier combattant, je me suis relevé les manches, pis j’ai travaillé à apprivoiser mon nouveau rôle de père au foyer. En y mettant un peu d’orgueil et beaucoup de sérieux, j’ai pris en charge : les purées maisons, le magasinage de vêtements (Jean Airoldi approved) l’épicerie (et la gestion des madames qui veulent frencher ton p’tit), l’introduction des aliments solides, les jeux poches de bébé de 6 mois, le sevrage du lait maternel, les visites chez le médecin, etc. Au bout d’environ un mois, j’avais créé de toute pièce ma « fibre paternelle » et j’étais de nouveau heureux.

Les gros jugements

Puis, on a été confrontés aux commentaires des amis, de la famille et des collègues.

« Ah, t’es chanceux de pouvoir te permettre ça. Moi, avec ma job, je ne pourrais jamais partir plus que deux semaines. »

– C’est une façon un peu détournée pour me dire que ta job est plus hot que la mienne? Anyway, la mienne est plus grosse que la tienne.

 

« Comment tu fais pour rester à la maison pis faire la vaisselle toute la journée? Sérieusement… je ne serais jamais capable. »

– Mais tu vas trouver ça normal que ta blonde le fasse lorsque vous aurez des kids?

 

« Pis, comment tu fais pour remplir tes journées? »

– Mon bébé, c’est le meilleur chargé de projet que j’ai eu. Il a « fullé »mon horaire sans même voir mon gestionnaire d’échéancier.

 

« Toi, ta blonde est carriériste? C’est pour ça que tu restes à la maison? »
– Non, ma blonde et moi, ON tient à notre carrière au même titre qu’ON veut une famille.

 

« Trouves-tu ça difficile d’assumer un rôle plus féminin? »

– Trouves-tu ça difficile de vivre dans des paradigmes de société? Mais pour répondre à ta question, depuis que j’ai changé mon nom pour Natasha, ça va mieux.

Ce qui m’apparaissait très peu évident avant la naissance de mon gars est tout à coup devenu extrêmement clair : on a beau être en 2017, on agit encore comme en 1902. Les rôles de la femme et de l’homme au sein de la société québécoise sont très clairement définis. L’homme chasse pis la femme nourrit les petits. Pourtant, la femme d’aujourd’hui chasse aussi bien que l’homme.

J’ai réalisé c’était quoi, pour vrai, s’occuper d’un bébé.

***

Pourquoi c’est la mère qui reste à la maison dans 95 % des cas? Voici les arguments que j’entends le plus souvent :

La femme a un lien « naturel » avec son enfant.

Personnellement, je cherche encore la preuve scientifique à ce sujet. Ultimement, en toute modestie, je suis devenu un aussi bon parent que ma blonde et le lien que nous avons avec notre enfant est équivalent.

Le père gagne plus d’argent que la mère

Disons un couple où l’homme gagne 55 000 $/année et la femme, 40 000 $/année (à peu près représentatif de l’écart salarial moyen entre les hommes et les femmes). Avec le congé de base, si la femme prend la totalité du congé parental, le couple aura un revenu brut de 61 586 $. Si le couple se partage le congé parental (16 semaines chaque, comme on a fait), ils toucheront 1774 $ de moins au bout de l’année. C’est pas rien, mais c’est pas la mer à boire non plus.

L’allaitement

C’est la meilleure raison, à mon avis. J’ai beau avoir mis toute ma bonne volonté, j’ai jamais réussi à extirper une goutte de lait de ma poitrine. Toutefois, l’allaitement exclusif étant recommandé pendant les six premiers mois de vie du nourrisson, ça laisse de la place pour le père par la suite. Et il est toujours possible pour la mère de se « tirer » du lait après son retour au travail (c’est de la job, mais c’est faisable).

Conditionnement de la femme à vouloir une famille

Toute bonne femme qui se respecte au Québec en 2017 doit vouloir une famille et s’occuper de ses enfants. Depuis qu’elle est jeune, on lui enseigne à jouer à la maman, à s’occuper des bébés et à prendre en charge la cuisinière et le lave-vaisselle (mauvaise caricature☺). On juge négativement les femmes qui ne veulent pas d’enfant et on applaudit celles qui en ont sans se poser de questions. Sans le vouloir, c’est un lourd fardeau qu’on impose aux femmes, surtout si on cherche l’égalité des sexes.

J’ai beau avoir mis toute ma bonne volonté, j’ai jamais réussi à extirper une goutte de lait de ma poitrine.

Come on les gars

Bref, mon congé parental m’a fait cheminer beaucoup plus que je ne l’aurais pensé. Oui, maintenant, je suis plutôt biaisé et très favorable aux congés parentaux partagés entre le père et la mère. Je crois fermement que si plus de couples empruntaient cette avenue, ce serait un pas de géant pour l’égalité et les rôles hommes femmes au Québec.

Les gars, prenez vot’ courage à deux mains, pis « maternalisez-vous ». Arrêtez de penser que vot’ job est plus hot que celle de vot’ blonde. Votre arrière-grand-père s’est battu pour le droit de vote des femmes? Vous avez la chance d’en faire autant…!

Pour ma part, je récidive en juin 2018.
P.-S. – en prime, une photo de ma plus belle création

Pour poursuivre la lecture : «L’illusion de la superwoman»

  • J’ai fait exactement la même chose! Mêmes réactions arrièrées des amis/collegues/etc. Même expérience que je ne remplacerais pour rien au monde!

  • Élise

    Selon les Normes du travail, ce n’est pas 32 semaines de congé parental autorisé, mais bien 52 semaines qui s’ajoutent aux 18 et 5 semaines de maternité/paternité. Il me semble…
    Mais super article!
    http://www.cnt.gouv.qc.ca/conges-et-absences/evenements-familiaux/conge-parental/index.html

    • Élise

      Ah oui.. le 32 semaines de RQAP!

  • SGAL

    MERCI!!