Confort virtuel

Et si les réseaux sociaux, au final, minaient plus qu’ils n’aident notre relation à l’autre? Est-ce que les derniers dix ans seraient un long et fastidieux constat d’échec?

Ça sonne comme un coup de massue dit comme ça, j’en conviens, et je n’ai pas non plus la prétention d’avoir la réponse à ces questions. Après tout, les médias sociaux, basés sur un réel désir d’interagir avec le plus de monde possible sans la contrainte de la distance physique, se sont métamorphosés au fil du temps.

Ils sont, désormais, avalés par les publicitaires et les médias, par la représentation et la projection, par la séduction et les bas instincts.

Les médias sociaux, basés sur un réel désir d’interagir avec le plus de monde possible sans la contrainte de la distance physique, se sont métamorphosés au fil du temps.

Maintenant, une génération entière se dirige vers la vie sans une conscience de l’avant Facebook. L’hyperconnectivité est normalisée et cette fenêtre sur le monde est toujours ouverte. Jour et nuit, en campagne ou en ville, je suis toujours à quelques clics de mon fil Facebook, de mon monde, de mon quotidien.

Décrocher est un luxe et les vacances ne se font plus forcément à l’étranger. On se vante désormais de ranger son téléphone pour un week-end et une destination soleil peut simplement être un parc ensoleillé avec un téléphone au repos sur une table.

Moi le premier, je traîne tous ces possibles comme un boulet.

Même à la maison, me connecter entre deux tâches ménagères est une routine, un essentiel. Savoir ce qui se passe, ce que les gens font, commenter de loin la vie des autres est une obsession. Savoir et interagir est aussi une couverture chaude pour contrer le blues automnal.

C’est bien là mon malheur. Ce rôle d’observateur à distance, il est très confortable. On se mouille moins quand on s’investit dans des relations franches, mais distantes. Des amitiés, des relations amoureuses, de la curiosité, tout ça sans l’obligation de porter des pantalons présentables en public.

Sortir?

Il y a, bien sûr, des solutions simples comme sortir, voir le monde avec ses yeux au lieu du bout des doigts. Mais, que fait-on quand les envies ne rencontrent pas la simplicité de ces propositions?

À force de le faire, vivre par l’entremise d’un filtre technologique comble des besoins primaires comme recevoir de l’attention et prendre une place dans l’œil de l’autre. Dénuée de chaleur, cette place est quand même quelque chose à laquelle on s’accroche comme une bouée parce que l’autre, même loin, est un être cher.

Ce rôle d’observateur à distance, il est très confortable.

Tout ceci nous confronte, à l’occasion, à l’inconfort de jumeler la vie à distance à celle qui se consomme sans appareil. Par exemple, le malaise de rencontrer une connaissance Facebook pour la première fois et chercher l’amorce pour une conversation. La familiarité à distance se déploie sans filtre dans un acte méthodiquement décliné. Mais face à face, les silences sont quantifiables, contrairement à l’écrit qui se nourrit des pauses entre les répliques et les interventions.

Ce malaise est un exemple parmi tant d’autres. Je pourrais aussi paresseusement emprunter une blague convenue et facile que les humoristes se passent sur scène et qui se dévoile comme suit : « t’as beau avoir 2000 amis Facebook, y’a jamais personne pour t’aider à déménager. »

Quand je m’interrogeais sur l’inévitable constat d’échec, c’est un peu sur ça que je m’appuie. Devant une quantité de gens qui partagent leur quotidien devant moi, pour moi d’une certaine façon, l’individu se perd. Le confort, ici, se récolte avec des likes. Plus nombreux ils sont, plus le sentiment du devoir accompli s’intensifie.

Exprimer ceci m’expose à un truc fort agaçant qui s’exprime souvent comme ceci : « ouais ben si t’es pas content t’as juste à te débrancher pis sortir de chez vous ».

J’ai vécu l’avant-Facebook, je n’étais pas plus heureux.

Mais, est-ce encore une option?

Mon travail, mes amis, mes relations, mes amours, ma sexualité, mes finances, ma famille, mes loisirs… tout est relié à mes médias sociaux. Ça s’est installé doucement, mais solidement. Je suis une perpétuelle projection de ma personne à un moment donné. Couper ce qui semble être le problème, à première vue, viendrait avec le risque de tout couper et c’est là que ça devient étourdissant.

J’ai vécu l’avant-Facebook, je n’étais pas plus heureux, mais j’étais certainement moins branché.

Où est le malaise ?

Alors, l’ultime question s’invite : où est le véritable malaise?

Est-ce que la technologie pervertit réellement ma relation aux gens ou est-ce qu’elle exacerbe plutôt ce que j’aurais tendance à vivre de toute façon? Les solitaires et les moins habiles socialement, comme moi, s’isolent tandis que les gens plus à l’aise et extravertis explosent sur cette large tribune.

Pointer Facebook du doigt, c’est un peu trop facile quand on cherche un responsable de nos rapports qui s’effritent. Et si on n’était peut-être pas fait pour bien s’entendre, au final?

Toutes ces questions me rappellent que ce confort que la distance me procure m’empêche d’apprécier mon quotidien à son plein potentiel. C’est un problème et je ne crois pas être le seul à le vivre.

Malheureusement.

Pour lire un autre texte de Stéphane Morneau: «Se construire un refuge avec des boîtes de pizza vides»