Parfois, je marche dans la rue et je ne me sens pas bien. Le rythme de mon cœur s’accélère, je regarde les bâtiments et tout bouge autour de moi : je titube. Suivent parfois des vertiges et le sentiment d’étouffer.

C’est aussi arrivé à Stendhal en 1817, alors qu’il se trouvait à Florence, en Italie. Devant tant de beauté, le gars s’est mis à ne pas bien feeler. En 1979, une psychiatre italienne qui avait observé une centaine de cas similaires a fini par conceptualiser la chose : elle a appelé ça le syndrome de Stendhal. Désormais admis au panthéon des maladies psychosomatiques, on l’appelle fréquemment le syndrome du voyageur qui, loin de son bungalow, se met à capoter devant beaucoup de beau.

Tous les goûts sont dans la culture et ils se discutent.

Moi, c’est la laideur urbaine qui me met dans tous mes états. Après quelques recherches, je n’ai rien trouvé d’officiel pour qualifier cette réaction qui m’habite souvent. Mettons la vantardise de côté et osons nommer la chose : le syndrome de Pleau.

Le beau, kessé ça ?

Emmanuel Kant soutenait que la faculté de juger le beau est universelle. À ses yeux, la beauté serait difficile à définir, mais devant elle, l’humain aurait la capacité de l’apprécier. Elle serait évidente, pas rationnelle. Transcendante, pas conceptuelle. Ainsi, la façade laide du Tim Hortons qui vient d’ouvrir sur ma rue et que les gens semblent apprécier, je devrais être en mesure de la trouver belle.

David Hume, lui, répliqua dans De la norme du goût que « la beauté n’est pas une qualité inhérente aux choses elles-mêmes ; elle existe seulement dans l’esprit qui la contemple, et chaque esprit perçoit une beauté différente ».

J’adhère à la thèse de Hume, qui sera aussi plus tard celle de Pierre Bourdieu dans son ouvrage La Distinction. En gros, disons que nous apprenons par la socialisation ce qui entre dans la catégorie du beau et ce qui entre dans la catégorie du laid. Rien n’est donc plus faux que de dire que tous les goûts sont dans la nature et qu’ils ne se discutent pas. Au contraire : tous les goûts sont dans la culture et ils se discutent.

Toutes ces constructions récentes donnent l’impression d’une basse soumission à l’idée que la beauté n’a plus de valeur.

Mais justement, en discutons-nous ? Non. Dans notre société post-moderne, les identités, les emplois, les produits culturels sont offerts à la carte alors que la laideur urbaine — la représentation d’un esthétisme parmi d’autres, pour être plus juste — se répand au nom d’un contrat social ad hoc et trouve sa légitimité dans une loi qui n’en est pas une : celle du plus bas soumissionnaire.

À Montréal, Québec, Drummondville, Sherbrooke, Trois-Rivières et Lévis, comme à Longueuil, Brossard, L’Ancienne-Lorette et Saguenay, les condos, les maisons de ville, les power center, toutes ces constructions récentes donnent l’impression d’une basse soumission à l’idée que la beauté n’a plus de valeur. Et c’est de valeur.

Si la beauté ne se suffit pas à elle-même pour se justifier — contrairement à l’amour, dirait le philosophe Vladimir Jankélévitch —, c’est qu’il existe des codes du beau et du laid imaginés par l’humain. Et ces codes sont intégrés par, osons l’expression, les classes sociales ; plus largement, la société est faite de communautés qui avancent avec leurs conceptions de l’esthétique et qui les reproduisent, les répandent, voire même dans certains cas, les imposent. Bourdieu appelle ça un habitus de classe.

Les producteurs de laid

La communauté qui en mène large depuis des années en matière de nouvelles constructions et de nouveaux complexes immobiliers est celle des promoteurs. De quel droit, au fait ? L’urbaniste émérite Gérard Beaudet qualifie même la pratique d’urbanisme de promoteurs.

Je m’imagine parfois faire partie d’un groupe de citoyens qui chercherait le dialogue avec ces producteurs de laid.

Je m’imagine parfois faire partie d’un groupe de citoyens qui chercherait le dialogue avec ces producteurs de laid. Avec mes collègues de cette brigade, on leur demanderait au nom de qui ils agissent, quelle est leur conception de la beauté et quel sera le leg architectural des constructions récentes qui ont si souvent triste mine après seulement 10 ans de vie.

Puis, à nos décideurs, on rappellerait l’importance d’accepter la part d’incertitude qui vient avec le travail de l’artiste et de l’architecte, ce qui implique de rêver un projet et non de reproduire bêtement le bâti qu’on voit partout sur la simple base que « c’est de même, parce que c’est de même, pis c’est ben correct. »*

Au fond, ce qu’il y a d’universaliste dans toute cette histoire, c’est la capacité offerte par nos sens de ressentir des émotions. Du nouveau n’est pas nécessairement du beau. Et faire société, c’est bien plus que mettre l’argent de nos taxes dans un gros pot pour s’assurer du déneigement de nos rues l’hiver. C’est aussi se demander ce que nous voulons ressentir. En avons-nous même encore la volonté ?

C’est une torpinouche de belle question.

*Comme le disent si bien les gars de Loco Locass, dans leur chanson « Le but ».

 

Pour lire un autre article de Jean-Philippe Pleau : «L’autodestruction du Pharmachien»

  • Andrée-Madeleine Clément

    Il y a une frileuse volonté politique de changer les choses. Celle-ci prend le nom de «politique nationale d’architecture» et il en sera question le 28 septembre à l’occasion d’un forum organisé par l’OAQ. Étant une simple citoyenne partageant les mêmes préoccupations esthétiques que les vôtres, et le même sentiment d’encerclement par la laideur, je m’y suis inscrite pour tenter d’y trouver des outils pour sensibiliser mes voisins et mes concitoyens à une architecture de qualité pour tous et toutes. Un atelier sur la «Participation et sensibilisations citoyennes» est prévu en après-midi.
    https://www.oaq.com/forum.html

  • Denis Hébert

    Parfaitement d’accord avec vous. Montréal se targue d’être une ville de design, mais cr » »se que ça ne paraît pas. Un bon exemple, la Maison symphonique qui est d’une telle monotonie de l’extérieur, un peu d’imagination.