J’ai pleuré de peur. Ok oui, je suis particulièrement pissou. Mais je travaille avec des durs à cuire et, au bureau, tout le monde a dû prendre des pauses de lecture pour éviter de FREAKER OUT. On criait, on sacrait, on sautillait sur place. Et pas parce que l’expérience était plaisante. Vous aurez été avertis.


Adam Ellis est un blogueur basé à New York. Depuis le 7 août dernier, sur son compte Twitter, il rapporte sporadiquement l’histoire du fantôme qui hante son appartement : Dear David, un enfant à la tête difforme.

Depuis le 7 août dernier, sur son compte Twitter, Adam Ellis rapporte sporadiquement l’histoire du fantôme qui hante son appartement.

Un enfant à qui l’on ne peut poser que deux questions, parce qu’à la troisième, il nous tue… Sauf qu’une nuit, Adam a commis l’erreur de lui en poser une troisième. Depuis, à minuit, ses chats miaulent en fixant une porte, il reçoit des appels terrifiants, ses meubles bougent et il se fait blesser dans son sommeil. Le tout est rapporté avec des vidéos, des photos et plus d’une centaine de messages de moins de 140 caractères, tous réunis en ordre chronologique ici et lus par près d’un million de personnes.

L’histoire se déploie depuis un mois et elle n’est pas terminée. Vraie ou non, elle fout les j’tons. Si vous n’aimez pas bien dormir, je vous conseille de la lire immédiatement. Maintenant, pourquoi existe-t-elle ? Et pourquoi sous cette forme ? Stunt pour faire la promotion d’une œuvre à venir ? Exercice sur la crédibilité qu’on accorde aux « preuves » vidéo et photo ? Adaptation d’un genre littéraire classique au format numérique ? Breakdown nerveux en direct ? Vraie de vraie histoire de fantômes ?

Chose certaine : Adam Ellis écrit régulièrement pour Buzzfeed, il a la viralité dans le sang. Et un sacré talent pour causer la frayeur avec concision.

Comment une histoire dont on ignore la véracité, rapportée en courtes bribes à travers tout un mois, peut-elle arriver à nous faire pleurer de peur? J’ai posé la question à Samuel Archibald, auteur et professeur au Département d’études littéraires de l’UQAM (expert de la science-fiction et du cinéma d’horreur).

« Et si c’était vrai? ». Dès que tu te poses la question, l’auteur est en train de gagner.

Analyse de l’expert


Samuel, comment Dear David s’inscrit dans la littérature qui fait peur?
L’idée de viralité est importante. Dear David n’est pas la première chose de ce genre-là que je vois popper. C’est vraiment bien fait, cela dit! Dans les dernières années, j’ai beaucoup fouillé dans les Creepypastas…

… Les quoi?
C’est un nom qu’on donne à un genre de memes apparu il y a environ cinq ans. Il s’agit de partir une histoire ou de partager des photos et des petites vidéos du type: « Regardez la balançoire des enfants qui bouge toute seule! »…  Des affaires qu’on peut faire avec du fil à pêche. Il y a quelque chose de très très basic qui vient nous chercher là-dedans!

Exemple de célèbre creepypasta: une histoire de chercheurs russes ayant privé de sommeil des prisonniers de guerre pendant 30 jours.

Comment expliques-tu ça?
Au fond, le but des auteurs d’histoires de peur a toujours été le même: faire habiter les monstres créés quelque part entre la réalité et la fiction. On essaie d’y arriver par plein de dispositifs, comme le faux documentaire. Par exemple, on publie le journal intime d’une personne internée qui s’est mise à voir des fantômes, avec une préface de son médecin qui précise que son patient était fou, mais que c’est vrai qu’il se passait des affaires étranges dans la bâtisse… Donc même si on ne croit pas tant que ça aux fantômes, ça se peut qu’on se dise « et si c’était vrai? ». Dès que tu te poses la question, l’auteur est en train de gagner et de te faire peur.

Il n’y a pas de peur s’il n’y a pas de doutes.

Ce sont de vieilles stratégies auxquelles on donne aujourd’hui une forme d’actualité et je pense que les nouveaux médias – surtout les réseaux sociaux – nous fournissent une belle plateforme pour ça… Parce qu’on est déjà dans cette zone floue entre réalité et fiction! Sur Instagram, je ne suis pas un personnage, mais je ne suis pas moi non plus (je ne me prends pas en photo avec la gastro). On est tellement déjà dans la projection! Et en même temps, on est dans le quotidien. Si on pense au gars derrière Dear David: Twitter, cette plateforme atomisée, lui permet de relancer son projet au jour le jour, de créer un page-turner dont le lecteur ne contrôle pas le rythme. On ne peut pas se rendre à la fin quand on veut pour savoir si c’est vrai ou non. On ne peut pas retourner la jaquette pour lire les informations… On est en suspens par rapport au feed, à sa temporalité… Et ça marche super bien! Il y a déjà plein de sites sur lesquels on débat pour savoir si l’histoire est fausse ou non. En temps réel. Et plus on essaie de dire que ce n’est pas vrai, plus on contemple l’autre hypothèse. Tu n’y crois pas, tu analyses les photos, mais il est rendu 2h du matin, t’es devant ton écran à regarder un « fantôme » et le creep te pogne pareil!

En plus, on dirait que l’auteur rend légitime mon questionnement en répétant souvent que chaque évènement, si on l’isole, peut être expliqué de façon logique.
C’est le propre du bon conteur! Se retrouver face à quelqu’un qui est lui-même sceptique, qui dit: « Je ne suis pas un chasseur de fantômes, ni d’ovnis, ni de chakras, mais des affaires se passent… », c’est une super façon de s’assurer qu’on s’identifie à lui. Il n’y a pas de peur s’il n’y a pas de doutes.

Si c’était un stunt publicitaire, ça me décevrait beaucoup.

Pour terminer, c’est quoi, à ton avis, Dear David?
Si c’était un stunt publicitaire, ça me décevrait beaucoup. Ayant fait des recherches là-dessus, c’est souvent l’affaire la plus débandante de voir quelque chose de hot se déployer pendant deux mois pour qu’au final, on découvre que c’est un partenariat avec la vodka Smirnoff! Maintenant, ça va prendre tellement de temps avant qu’on connaisse le but de la chose qu’elle devient finalement ce qu’on en fait. Pour nous, ça devient une maudite bonne histoire de peur dans un nouveau format qui va rouler pour un temps. D’ailleurs, je ne sais pas comment l’auteur va le rouler. Ça se passe sur son compte Twitter à lui… Comment il va « opter out » de ça? Il ne sera fera pas hanter pendant 25 ans, que ce soit vrai ou pas. Comment va-t-il maintenir l’intérêt ou réussir à avoir une conclusion élégante et efficace sans que ce ne soit qu’une balloune qui dessouffle?

Au fond, peut-être qu’Adam Ellis, il a vraiment de la misère à dormir… Mais parce qu’il cherche son punch out.

***

Pour lire un autre article de Rose-Aimée Automne T. Morin : «Avoir un kick sur Jean-François Provençal»

  • Lexx

    Si il écrit sur Buzzfeed faudra qu’il mette ses collègues Shane et Ryan de Buzzfeed Unsolved sur le coup!

  • Louis Cuchas-Heurteau

    « Comment il va « opter out » de ça? » Ne serait-il pas plus simple, et plus élégant, de dire : « Comment il va s’en sortir ? » ? Remarque en passant, qui n’enlève rien à l’intérêt de l’article même si cet « opter out » inopportun nuit au plaisir qu’on prend à sa lecture…