Je me rappelle qu’enfant, mon moment préféré dans l’année, c’était l’exercice de feu. L’alarme retentissait dans toute l’école. Les pupitres et les chaises vibraient comme le cœur d’un hamster craintif. À l’époque, au tournant des années 80 et 90, on mettait pas encore de balles de tennis en dessous des pattes de chaises, donc ça tressaillait pas à peu près. Ça raclait les tuiles et ça nous donnait le frisson le long de notre colonne vertébrale.

On paniquait tous à moitié. Le cœur mi-figue mi-raisin. On va-tu brûler? C’est un vrai vrai incendie? Est-ce un projet de toaster qui tourne mal, un rideau pogné dans un calorifère, une cigarette d’un grand de l’école secondaire à côté? À moins que ce soit un test, genre, comme un jeu? Une simulation de catastrophe? Une pratique pour voir si on est bon pour survivre? Dans le doute, sortons avec tout ce qu’on a de réflexe de survie. Piétinons les autres!

Mais non, nous, à Saint-Rémi, dans la petite ville où j’ai grandi, on ne se piétinait pas, les jours d’exercice de feu. On survivait ensemble, en équipe de deux, de 100, de 500.

Nous connaissions la consigne. Tout le monde devait se réunir dans la cour de récréation. « On court pas dans les corridors! » L’ordre marchait moyen. La prof osait pas nous retenir en ajoutant : « Y a pas le feu! » Y avait peut-être le feu.

Le chaos était plus fort que nous, pis je me sentais vivre à l’infini.

On était un peu pêle-mêle. Le chaos était plus fort que nous, pis je me sentais vivre à l’infini. J’étais vivant, vibrant, comme une patte de chaise, pas de balle de tennis pour amortir.

En route vers la case survie du jeu de marelle, on se faisait des eye contacts quand on se croisait : on vit quelque chose qui nous dépasse peut-être.

Si quelqu’un s’enfargeait, on le soutenait. Si quelqu’un bêchait, on lui tendait le bras. On était tous dans le même bateau — qui coulait, en direction du même radeau assez grand pour tout le monde. Y avait de la place pour tout le monde, de la vie pour tout le monde. On se retrouvait les 500 élèves de l’école Saint-Viateur dans l’immense case survie de la cour de récréation, encerclés par de beaux pompiers dans leur uniforme couleur soleil sale.

Je me rappelle que je trouvais ça beau : tout le monde ensemble, dans la même urgence. Du même bord de la vie.

Je me sentais dans la gang, au complet. Je faisais partie de l’école, d’un tout équilibré, d’une respiration collective. J’étais un globule précieux, nécessaire, au même titre que Cynthia Cawloune, Maryse Yodopoulos et Marc-André Vaillancourt.

Des fois, dans le corridor, ce même Marc-André riait de moi parce qu’il me trouvait rond, ou parce qu’y me trouvait fifon. « Simon! Tu chantes comme une fille! T’es gai comme le chanteur de Queen ! Sauf que toi, t’es plus gros pis t’as pas de moustache. Mais ça va venir, tu vas ben finir par l’avoir, ta moustache d’homosexuel. »

Mon sauveur a soupiré, mais il a fini par sourire.

Et pourtant, un jour, pendant un exercice de feu, ç’a été mon tour de m’enfarger, de m’affaler de tout mon long. Eh bien, Marc-André Vaillancourt m’a tendu la main pour pas que je sois piétiné, pour que je me rende comme les autres dans la case survie. C’était seulement un être humain qui aidait un autre être humain. Dans la cour de récré, pour faire passer le temps, j’ai commencé à chanter une toune de Queen, mais en inventant n’importe quelle parole. Mon sauveur a soupiré, mais il a fini par sourire. Je suis pus sûr sûr, mais j’aime me dire qu’il a chanté un refrain avec moi.

Sometimes I feel I gota get up and cry
Nowhere you go, nothing to do you with my time
I get long nez, son long nez
Living on my own

Dee do de de, dee do de de
I don’t have the time for the mounty bisis
Dee do de de, dee do de de
I get so long nez, long nez, long nez, long nez, yeah
Got to be some good time to bed

Des fois, je m’ennuie des exercices de feu de l’école Saint-Viateur à Saint-Rémi.

J’ai stalké Marc-André Vaillancourt sur Facebook y a quelques années. Il est marié et père de deux enfants. Il est devenu pompier. Au travail, il porte un habit soleil sale et il sauve des vies en se foutant de leur couleur, de leur âge, de leur sexe, de leur identité sexuelle, de leur orientation sexuelle. En fait, il agit exactement comme l’humain devrait agir. D’égal à égal. Toujours.

Des fois, je m’ennuie des exercices de feu de l’école Saint-Viateur à Saint-Rémi qui me rappelaient que l’humain est capable d’être bon, que l’être humain est un solitaire, oui, mais un solitaire capable de regarder l’autre à la hauteur du cœur.

On peut-tu se liguer tout le monde ensemble contre la sacrament de haine? Se tendre la main pour se réunir tous ensemble, à l’abri, dans la case survie de la cour de récré?

Hein, on peut-tu juste se coller pour feeler moins tu-seul?

 

Texte lu lors de la soirée Fête Arc-en-ciel, Fierté Québec, 1er septembre 2017

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