« Ce soir, j’me gâte, je vais me commander une pizza en arrivant à la maison et m’évacher sur le divan pour décompresser de ma semaine. »

Phrase familière n’est-ce pas? Elle vient aussi avec plusieurs variantes. La pizza peut être du poulet et le divan peut devenir un lit ou une chaise confortable pour lire. L’important, c’est l’attente qu’un livreur vienne sonner à notre porte pour nous alimenter en mauvaises choses afin de nous changer les idées.

Dans ce scénario, la malbouffe est une récompense. Dans mon cas, ça vient de la jeunesse. La bouffe en livraison, c’était festif, c’était plus rare, c’était spécial.

Pour vous, tout ceci ne présente peut-être pas une problématique, au contraire, ça vous donne même l’eau à la bouche.

Pour moi, ce n’est rien de festif ou d’occasionnel, c’est plutôt le fardeau du quotidien. Une béquille sur laquelle je m’appuie qui encapsule ma solitude, ma paresse et mon retrait du monde.

Certains se tournent vers la bouteille et jouent du coude au quotidien. D’autres penchent plutôt vers les drogues, douces ou dures. Mon vice à moi, c’est prendre mon téléphone et me faire livrer la cause de ma perte et de mon malheur : la mauvaise nourriture.

#Notafoodie est une boutade que j’affectionne sur les réseaux sociaux

À la blague, j’alimente souvent mon image de grognon alimentaire. #Notafoodie est une boutade que j’affectionne sur les réseaux sociaux et, à la base, elle exprime la réelle absence de plaisir qui m’habite quand je suis devant un repas, qu’il soit gastronomique ou bêtement simple. Tant qu’à ne pas avoir de plaisir, aussi bien accentuer la simplicité de l’acte.

Par contre, mon problème n’est pas d’ordre alimentaire. Plusieurs touchants témoignages d’usagers courageux, ici ou ailleurs, me confirment que les troubles alimentaires ne rejoignent pas ma paresse indécrottable. C’est pourquoi j’ose moins en parler, parce que dans mon cas, la malbouffe est un prétexte, une massue pour me taper sur la tête, une façon de m’éteindre le temps que ma digestion m’assomme puis me pousse vers le sommeil.

Quand je digère, lentement, péniblement, j’oublie que je ne suis pas à l’extérieur en train de profiter de la vie, des gens et du bonheur que j’observe à distance. J’ai une « bonne raison » de ne rien faire, parce que mon énergie est concentrée sur ma digestion. Y’en a plus pour le reste.

Je vous en parle parce que le partage, ça fait du bien. Ça me fait du bien et, je l’espère, ça fera du bien à quelqu’un d’autre qui, en revenant du travail, se laissera aspirer par son divan au lieu d’affronter ses responsabilités, le monde et tous ses possibles.

L’irritant avec ce genre de problématique, c’est qu’on peut la cerner très précisément et les solutions sont évidentes. Ne suffit que d’un brin de motivation et de discipline et le quotidien change d’allure. C’est d’ailleurs ce que je me répète tous les jours. Ce soir, je vais être productif, je vais cuisiner, je vais éviter mon divan, je vais sortir de la maison, je vais vivre un brin.

 C’est aussi le propre des relations malsaines — on s’accroche aux souvenirs au lieu de se laisser percuter par le présent.

Parfois, ça fonctionne. Mais le retour dans ce cercle vicieux est toujours un peu plus percutant, un peu plus creux, un peu plus insistant.

Alors tu en parles, tu tentes de te convaincre, tu te trouves des récompenses concrètes. Mais à la moindre déception, tu replonges. La moindre difficulté te rapproche de ton téléphone et de cette ancre qui t’empêchera ensuite de sortir.

Le hic, comme avec les alcooliques par exemple, c’est difficile de dissocier le plaisir de l’équation, même s’il n’est plus présent. C’est aussi le propre des relations malsaines — on s’accroche aux souvenirs au lieu de se laisser percuter par le présent.

Je n’ai plus le plaisir que j’avais à 10 ans quand j’ouvre une boîte de pizza, mais je répète le geste souvent, très souvent, trop souvent. D’une fois à l’autre, je me promets de ne plus le faire, parce que j’ai le contrôle sur ma tête folle.

Mais non.

On parle souvent des problèmes de consommation ou des enjeux de santé mentale, mais ne baissez pas votre garde, parfois les sources sont insoupçonnées. Chez moi, c’est la malbouffe, pour d’autre ça peut être le sport, le sexe ou le tricot, qui sait.

Dring-dring-dring que désirez-vous, pout-pout-pout goûter à la vie au lieu de la sauce BBQ.

Dring-dring-dring que désirez-vous, pout-pout-pout goûter à la vie au lieu de la sauce BBQ.

Ne sous-estimez pas vos problèmes, aussi anodins puissent-ils sembler. La perception des autres ne vous aidera pas dans ce genre de situation, seulement votre interprétation et votre envie d’être autrement.

C’est ça le plus difficile d’ailleurs, se convaincre qu’on est dans le tort tout en se convaincant qu’on a raison d’admettre qu’on a tort. Comment puis-je être à la fois la source et la solution de mes malheurs?

Mon conseil, partagez vos maux et, comme avec l’alcool, limitez le take-out aux occasions festives. Ça serait déjà une bonne piste de solution afin d’éviter l’abus et le piège de s’enfermer à l’intérieur de son corps pour mieux hurler sa misère.

Le bonheur n’est pas un combo pizza-poutine, aussi délicieux soit-il.

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