Des fois, les parents font des sacrifices immenses pour le futur de leurs enfants. Certains vont même jusqu’à se séparer de leur progéniture pour aller s’occuper des enfants d’autrui. Bienvenue dans le monde des nannies expatriées, souvent des mères qui ont quitté pays et petits en quête d’argent. Comment on se sent quand c’est notre maman qui part ? Et qu’est-ce que ça fait d’élever la marmaille des autres ? On en parle avec Joy, une nounou, et sa fille Rena.

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TEXTE GUILLAUME DENAULT / PHOTO BRUNO GUÉRIN
POUR LE SPÉCIAL NOS PARENTS DU MAGAZINE URBANIA

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T oute menue dans ses leggings trois-quarts fleuris agencés à un t-shirt blanc, avec ses lunettes de soleil noires dans une chevelure tout aussi noire, Joy apparaît à la porte du Second Cup, au coin des avenues Van Horne et Victoria. Elle est accompagnée d’une adolescente – c’est du moins mon impression en apercevant les quelques boutons d’acné sur le visage souriant de cette jeune fille scotchée à son téléphone cellulaire. 

— Je te présente ma fille, Rena. J’ai pensé qu’elle pourrait avoir des choses intéressantes à dire pour ton article.

J’espérais justement qu’elle soit là, mais je n’avais pas voulu insister. Rena n’est finalement plus une adolescente : elle a 22 ans. Et est fraîchement diplômée en soins infirmiers de l’Université de Cebu, la deuxième ville en importance des Philippines.

— Au fait, Joy, quel âge as-tu ?

Elle a 42 ans. Qu’elle ne fait pas non plus. Joy est presque diplômée en enseignement au secondaire. Presque, car elle n’a pas pu entamer sa dernière année universitaire. Elle est tombée enceinte à 20 ans, d’un homme qui n’a jamais été dans le portrait.

Joy et sa collègue se contentaient de restes et de quatre heures de sommeil par nuit.

Joy et Rena habitent à quelques jets de pierre du café où nous nous rencontrons, comme une bonne partie de la communauté philippine montréalaise, qui a adopté les abords du métro Plamondon. Depuis janvier dernier, la mère et la fille partagent un minuscule appartement. Chacune a son lit dans l’unique chambre à coucher. Ça fait beaucoup d’intimité. Surtout pour deux personnes qui ont vécu à des milliers de kilomètres de distance pendant une décennie.

Joy sans Rena

Rena n’avait pas encore 10 ans quand sa mère a quitté la campagne philippine pour aller travailler à l’étranger. Aucune des deux ne savait combien de temps exactement elles seraient éloignées, mais Joy se doutait que ça se compterait en années. Il lui faudrait d’abord rembourser la somme (l’équivalent de 3 000 dollars canadiens) qu’elle avait empruntée pour s’offrir les services de l’agence de placement qui lui avait trouvé un poste de nanny à Hong Kong. Il lui faudrait ensuite transférer, chaque mois, ses revenus à sa famille restée au pays, pour permettre à ses frères et sœurs cadets – huit au total – et à sa fille de fréquenter le collège ou l’université. L’objectif ultime : sortir ses proches du cycle de la pauvreté.

À Hong Kong, la nouvelle nanny a recommencé à pleurer.

Le jour de son départ, Joy a refusé que Rena l’accompagne à l’arrêt d’autobus. « Je ne voulais pas la voir courir après moi derrière le bus. » Trop de larmes avaient déjà coulé. 

À Hong Kong, la nouvelle nanny a recommencé à pleurer. De déchirement, de désespoir. Mais en cachette. Son employeuse, une femme pleine aux as qui se payait deux nounous pour dorloter son bébé 24 heures sur 24, n’aimait pas les démonstrations de chagrin. Elle n’aimait pas non plus nourrir son personnel ni le laisser dormir. Joy et sa collègue se contentaient de restes et de quatre heures de sommeil par nuit. « J’étais traitée comme une esclave », constate Joy avec lucidité.

C’est finalement en août 2010 que la nanny a mis les pieds à Montréal.

Heureusement, sa deuxième patronne hongkongaise a été « très fine et très généreuse ». Tellement que Joy, qui avait décidé de migrer vers le Canada où elle aurait de meilleures conditions de vie, a repoussé son plan pendant quelque temps.

C’est finalement en août 2010 que la nanny – ou l’«aide familiale », pour reprendre l’expression gouvernementale – a mis les pieds à Montréal. Une mère, un père et leurs quatre enfants, dont des jumeaux de huit mois, l’attendaient dans Notre-Dame-de-Grâce. Joy s’est installée dans leur sous-sol. Elle y a résidé jusqu’en 2016. Dans le jargon de la profession, on appelle « live-in » une nounou vivant à domicile.

Ranger la maison, faire la lessive, cuisiner le souper et les lunchs du lendemain, emmener la marmaille au parc.

Tous les jours, Joy se levait à sept heures et montait 45 minutes plus tard à l’étage pour s’occuper du déjeuner et faire manger les enfants. Une fois les parents partis, les deux nourrissons laissés à ses soins, elle entreprenait la besogne : ranger la maison, faire la lessive, aller chercher les deux plus vieilles à l’arrêt d’autobus, cuisiner le souper et les lunchs du lendemain, emmener la marmaille au parc. Et toute autre tâche connexe, jusqu’à environ 19 heures.

Ces jumeaux, Joy dit les avoir aimés comme ses bébés.

— Penses-tu qu’ils t’ont vue un peu comme une deuxième mère ?

Une chose est certaine : ils ont toujours préféré sa cuisine. Les fois où Joy s’est absentée de la maison, les parents des garçons ont souvent dû commander chez un resto asiatique du coin pour réussir à les faire manger !

Joy a entretenu, du mieux qu’elle a pu, les liens avec sa propre fille.

Pendant toutes les années qu’elle a passées à travailler comme live-in, Joy a entretenu, du mieux qu’elle a pu, les liens avec sa propre fille. Leurs modes de communication ont évolué en même temps que la technologie. Elles se sont envoyé des lettres, des courriels, des textos. Elles ont « skypé », « facetimé ». « Elle m’envoyait des photos d’elle avec les jumeaux dont elle s’occupait », me mentionne Rena.

— Voir ta mère, de l’autre côté de la planète, élever d’autres enfants que toi, ça ne te rendait pas jalouse ?

« Pas d’eux », m’explique-t-elle. Rena enviait plutôt ses amies, qui avaient une mère avec qui magasiner ou aller à la plage. Mais par-­dessus tout, elle était en colère. Fâchée contre ses oncles, ses tantes, ses grands-parents. « Pour moi, c’était de leur faute si ma maman était partie. »

Les voir grandir. Leur espièglerie. Leur cuteness. Ça m’a beaucoup aidée.

Le soir, pour se consoler, Rena a longtemps dormi collée contre un oreiller qu’elle avait recouvert de vêtements laissés par sa mère. Elle refusait que ses grands-parents les lavent, même s’ils étaient rendus « vraiment sales » !

Joy, de son côté, a pu chasser un peu de sa tristesse au contact des bébés avec qui elle passait ses journées. « Les voir grandir. Leur espièglerie. Leur cuteness. Ça m’a beaucoup aidée. »

Bien sûr, elle aurait voulu, elle aussi, entendre sa fille lui dire le soir : « Je peux dormir avec toi, maman ? » Évidemment, elle a parfois eu le cœur serré en apercevant les adorables jumeaux poser leur tête sur l’épaule de leur mère, sa boss. Oui, elle s’est souvent demandé, en lavant les jolis chandails des petits Montréalais, si sa Rena, dans son village des Philippines, portait de son côté une tenue propre.

« Même si elle me manquait énormément, je ne pouvais pas revenir. » Joy avait une mission à poursuivre.

Après des années de labeur, enfin des retrouvailles !

Joy avec Rena

Pour la mère et la fille, les astres ont fini par s’aligner. En mars 2016, Joy a obtenu sa résidence permanente, gagnant le droit de parrainer son enfant. Le mois suivant, elle s’est envolée vers les Philippines pour assister à la remise de diplôme universitaire de Rena. C’était la première fois que les deux se voyaient en six ans. La troisième seulement depuis le début de l’exil de Joy. En janvier 2017, Rena a officiellement emménagé à Montréal avec sa mère. En plein cœur de l’hiver, leur (nouvelle) vie commune a commencé.

Après des années de labeur, de sueur, de pleurs, enfin des retrouvailles ! Ça ressemble à une fin heureuse, vous ne trouvez pas ? Presque. 

Parfois, je me considère comme un échec. Une mère qui a échoué.

C’est un euphémisme, mais la distance a éloigné Joy et Rena. « Nous sommes comme deux inconnues réunies au même endroit », précise la fille.

— Mais vous sentez la proximité se développer, non ?

Rena répond en premier : « Oui. Je crois qu’elle est présente. » Sa mère poursuit immédiatement : « On essaie. Mais honnêtement, la proximité n’est pas encore là. »

Le regard de Joy est fixé sur moi. J’examine ses yeux un moment. Tristes ? Déterminés ? Fatigués ? Toute interprétation est inutile. C’est avec ses mots, tranchants, qu’elle se dévoile le mieux. « Parfois, je me considère comme un échec. Une mère qui a échoué. J’ai laissé tomber ma fille. Elle a grandi sans père. Et j’ai quitté le pays. »

Joy et l’avenir

Aujourd’hui, Joy travaille toujours comme nounou. Live-out plutôt que live-in, mais autour de 50 heures par semaine, comme avant. Chaque jour, elle s’arrête encore chez les jumeaux – ils ont maintenant sept ans et fréquentent l’école –, puisqu’elle a la responsabilité de leurs boîtes à lunch et d’entretenir leur maison. Elle passe toutefois l’essentiel de son temps chez un autre bambin : leur petit cousin, âgé d’à peine deux ans. Les soirs et les fins de semaine, Joy fait aussi quelques ménages ici et là.

Joy ne sera pas une nanny éternellement.

En époussetant un beau manteau de foyer ou en mettant de l’ordre dans une magnifique salle à manger, il lui arrive de prendre une photo ou de sortir un crayon pour dessiner rapidement un plan. Elle se bâtit un album de décors inspirants. 

Car, voyez-vous, Joy ne sera pas une nanny éternellement. Elle envisage d’avoir une maison. La sienne. Pour la première fois, cette année, elle pourra mettre de l’argent de côté pour elle. Sa fille, ses frères et ses sœurs ont tous fini d’étudier. Grâce à ses sacrifices, sa famille s’est hissée parmi la classe moyenne.

Je n’ai jamais eu ma propre vie. Jamais

Si tout va comme prévu, Joy prendra sa retraite dans 10 ans, et elle aura assez d’économies pour bien la soutenir jusqu’à la fin de ses jours. Elle retournera « chez elle », aux Philippines. Elle embauchera même quelqu’un pour l’aider à la maison, mais paiera pour assurer ses études. En tout cas, c’est son plan. « Je n’ai jamais eu ma propre vie. Jamais », mentionne Joy doucement.

En grandissant, Rena n’a pas toujours compris sa mère. Cette fois, elle saisit parfaitement son désir. « Dans 10 ans, elle aura sa vie à elle. Elle aura la chance de vivre sa vie. » 

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Le marché des nounous

Par un bel après-midi d’été, allez faire un tour dans les parcs de Hampstead, Westmount ou NDG. Vous êtes presque assuré d’y croiser, derrière une poussette (chère) et parfois au bout de la laisse d’un chien, des nounous venues des Philippines.

Pendant longtemps, un programme gouvernemental appelé Programme des aides familiaux résidants (PAFR) a facilité leur établissement au Canada. En vigueur de 1992 à 2014, le PAFR permettait à des Canadiens de recruter un travailleur étranger – disons une travailleuse, pour être plus fidèle à la réalité – afin de veiller sur leur progéniture ou sur un proche âgé ou handicapé. Les Philippines ont constitué l’immense majorité de la main-d’œuvre embauchée dans le cadre de ce programme.

Des représentants du showbiz québécois, des chefs d’entreprises, mais surtout des centaines de professionnels bien rémunérés (médecins, avocats, professeurs d’université, etc.) et/ou aux horaires atypiques profitent des services de nounous expatriées.

 Des clients ont souvent expressément indiqué leur préférence pour une femme sans enfant.

Et comment traitent-ils leurs aides familiales ? Toutes les réponses sont possibles, allant de « très bien » à « très mal », m’indique Helen*, qui a travaillé durant une dizaine d’années pour une agence de placement de nounous à Montréal. Découragée, ma source me confie que certains nantis en arrachent avec des notions de base telles que la semaine normale de 40 heures, le salaire horaire minimum, la rémunération du temps supplémentaire et les jours fériés. Quant à savoir combien de nannies philippines sont des mères qui ont quitté leur famille, Helen n’ose pas avancer un chiffre. Mais le pourcentage est « très élevé », tranche-t-elle. Au point où des clients lui ont souvent expressément indiqué leur préférence pour une femme sans enfant. « Pour ne pas se sentir coupables de séparer une famille », m’explique-t-elle. (Parmi les autres demandes qu’elle a reçues, il y a aussi « ne pas avoir une nounou trop belle » ou « ne pas avoir une nounou trop laide ». Mais expliquer pourquoi nécessiterait 1000 mots additionnels.)

Au bout du compte, s’il y a une chose à retenir, c’est celle-ci : aussi exceptionnelle soit-elle, l’histoire de Joy n’est pas un cas d’exception.

* Nom fictif

 

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