Il y a deux ans, Luc* et Emma* ont donné naissance au petit Simon*, dont ils ont aujourd’hui la garde partagée. Luc et Emma n’ont jamais été un couple. Ils n’ont jamais été en amour non plus. Ils n’ont même jamais couché ensemble. Magie du Saint-Esprit ? Non, nouvelle réalité : la coparentalité.

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TEXTE CATHERINE PERREAULT-LESSARD / ILLUSTRATION ALAIN PILON
POUR LE SPÉCIAL NOS PARENTS DU MAGAZINE URBANIA

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Si ma grand-mère Lessard — qui a eu 16 enfants dans le beau fin fond de la Beauce — avait découvert l’existence de co-parents.co, je crois bien qu’elle serait décédée d’un arrêt cardiaque.

Depuis 2014, on trouve effectivement en ligne un site de rencontres pour les gens qui souhaitent avoir un enfant… mais sans devenir un couple. Comme sur n’importe quel portail, on y déniche toutes sortes de profils : des hommes, des femmes, des hétéros, des homos… Bref, un beau melting-pot de gens qui veulent assouvir leur envie de paternité ou de maternité, peu importe leur âge, leur situation financière ou leur orientation sexuelle.

Bien que la plupart des membres soient d’origine européenne, plusieurs viennent aussi du Québec. Comme Joanie91, 25 ans, qui se dit prête à avoir un enfant, mais qui reconnaît qu’elle est « difficile en amour » et « plus capable d’attendre le bon gars ». Ou DenisB, 57 ans, qui « n’a pas eu la chance de rencontrer la personne idéale », mais qui ne souhaite « pas passer le reste sa vie sans avoir d’enfants » et qui se dit « sobre et beau et grand et honnête et doux ».

Entre nous, j’étais sceptique avant de les interviewer. Je ne voyais juste pas comment leur modèle pouvait fonctionner.

Mais ce qu’il y a d’encore plus fascinant que ces usagers qui cherchent un coparent, c’est ceux qui l’ont trouvé.

C’est après avoir mis une petite annonce sur Facebook que j’ai découvert l’existence de Luc et Emma. J’aurais bien aimé les rencontrer ensemble, mais comme leurs disponibilités ne concordaient pas (c’est aussi ça, la réalité des coparents), je leur ai parlé séparément. Luc, autour d’une bière sur la terrasse du Mado. Et Emma, au téléphone.

Entre nous, j’étais sceptique avant de les interviewer. Je ne voyais juste pas comment leur modèle pouvait fonctionner. C’est déjà tellement dur d’élever un enfant (allo Pierre-Louis, c’est maman !) avec une personne que tu connais, ça doit être encore plus tough avec un inconnu, non ? De l’extérieur, j’avais l’impression que la coparentalité était un peu comme ce fameux modèle d’écovillage dont tous les hippies rêvent : une belle utopie sur papier, qui fonctionne super bien au début, mais qui finit toujours par chirer à un moment donné.

« Salut Emma, veux-tu qu’on fasse un enfant ? »

Contrairement à ce que je croyais, Emma et Luc n’étaient pas de parfaits inconnus avant la « conception » de Simon. Leur rencontre remonte à plus de 20 ans, dans un party à l’UQAM. Elle étudiait en communication et lui, en théâtre. « Dès que je l’ai vue, j’ai eu un coup de foudre, dit Luc, qui, by the way, est gai. Je l’ai trouvée super fine et tellement belle ! » Ils se sont ensuite revus sporadiquement (mais jamais seuls), par l’entremise d’une amie…

Vous êtes deux des personnes que j’aime le plus au monde. Pourquoi vous feriez pas un bébé… ensemble ?

Et c’est justement cette amie en commun qui a été la première à leur pitcher l’idée de faire un enfant… deux décennies plus tard. Lors d’une soirée avec Luc, celle-ci lui a lancé avec un enthousiasme débordant : « Vous êtes deux des personnes que j’aime le plus au monde. Pourquoi vous feriez pas un bébé… ensemble ? » Et plutôt que de trouver que c’était une idée complètement absurde, ce dernier s’est imaginé, pour la première fois de sa vie, avoir un p’tit.

Parenthèse. À l’époque, Luc et Emma étaient sur le bord de la quarantaine. Lui était en couple, mais dans une espèce de crise existentielle, et cherchait un sens à sa vie. Elle sortait d’une relation de 10 ans avec son ex, avec qui elle avait tenté par tous les moyens de concevoir un enfant. Mais six tentatives in vitro plus tard, leur couple était usé, fini. Résultat, elle vivait un double deuil : celui de sa relation, mais aussi celui de fonder une famille. Fin de la parenthèse.

Ça “fittait”, on réalisait qu’on avait les mêmes valeurs.

Le lendemain, ne reculant devant rien, Luc a envoyé un message à Emma sur Facebook :

— Salut Emma ! Je me verrais bien faire un enfant avec toi. Ça te tente-tu qu’on en parle ?
— Es-tu sérieux ?
— Oui.
— OK… veux-tu qu’on aille prendre un verre ensemble pour en jaser ?

Quelques jours plus tard, ils se rencontraient dans un vernissage au Musée des beaux-arts. « Même si on trouvait ça vraiment drôle et qu’on pensait que c’était une idée de fou, on en a parlé sérieusement », se rappelle Luc. Ce soir-là, ils ont discuté de leur vision des choses. « Ça “fittait”, on réalisait qu’on avait les mêmes valeurs. »

Dans ma tête, c’était mon dernier recours pour avoir un bébé.

Dès le départ, celui-ci a mis ses attentes sur la table. C’était clair qu’il n’allait pas seulement être le géniteur de cet enfant ou l’avoir une semaine sur deux. Il souhaitait être son père et faire partie de sa vie. « Tant qu’à m’engager, je voulais vivre le trip en entier. » À la fin de la discussion, il n’avait plus de doutes : il voulait un enfant avec Emma. Mais elle, elle était moins sûre de son coup et lui a demandé un peu de temps pour réfléchir… « Dans ma tête, c’était mon dernier recours pour avoir un bébé. Je voulais envisager toutes les options avant de prendre une décision. »

Au début du mois de mai, après en avoir discuté avec plusieurs amis, après avoir fait beaucoup de recherches en psychologie de la famille et même envisagé l’adoption, Emma était prête à donner sa réponse. Ils se sont revus sur la terrasse de la Buvette à Simone. Et, comme dans tout bon film hollywoodien, elle a dit oui.

Après toutes mes tentatives in vitro, je ne pensais jamais que ça fonctionnerait.

Du premier coup

La deuxième étape était de passer du rêve à la réalité. Au début, Luc et Emma ont envisagé la fertilisation in vitro. Mais trop long et trop fastidieux. Ils ont donc décidé d’y aller avec la bonne vieille méthode artisanale : la pipette. La belle l’a texté le jour de son ovulation et il s’est rendu chez elle, presque romantique, avec des fleurs. Elle lui avait préparé une petite débarbouillette humide dans son bureau pour faire vous-savez-quoi. « On prenait vraiment ça à la légère ! avoue aujourd’hui Emma. Après toutes mes tentatives in vitro, je ne pensais jamais que ça fonctionnerait. Sérieux, mes chances étaient nulles. »

Pour preuve, elle est allée jouer au tennis tout de suite après. Et, la semaine suivante, elle est même partie en voyage pour faire de l’aide humanitaire… en Afrique. Elle était tellement convaincue que ça échouerait que, lorsque ses nausées ont commencé, elle pensait avoir attrapé un virus. Une femme sur place lui a suggéré de faire un test de grossesse. Le verdict est tombé : six semaines après leur fameux échange sur Facebook, Emma était enceinte. « J’étais sur le cul ! Je vivais la scène classique de la fille qui découvre le résultat de son test et qui se demande ce qu’il se passe. Au moment où je n’y croyais plus, c’est arrivé ! »

Étaient-ils prêts à aller jusqu’au bout avec cette idée de fou là ?

Le jour même, elle a pris un vol de retour pour Montréal. Après avoir fait une échographie, elle a annoncé la nouvelle à Luc. En haut du mont Royal. Avec un Blizzard du Dairy Queen dans les mains. Et une petite photo de leur futur nourrisson.

Même si l’embryon était bel et bien là, les deux non-tourtereaux se sont posé la question une toute dernière fois : étaient-ils prêts à aller jusqu’au bout avec cette idée de fou là ?

Pendant que Luc se voyait déjà marcher dans la rue, habillé pareil comme son gars, Emma, elle, était complètement déstabilisée : elle prenait conscience pour la première fois qu’elle allait devoir faire son deuil de la famille normale dont elle avait toujours rêvé. Et dire qu’ils n’étaient pas au bout de leurs surprises…

Un enfant à deux… Et pourquoi pas à quatre?

Deux semaines après leur fameux trekking sur le mont Royal, Emma a rencontré un gars. Pas juste un gars parmi tant d’autres. Non. L’amour de sa vie. Ne sachant pas trop si ça allait « toffer », elle a attendu avant de lui dire qu’elle était enceinte. Sauf qu’à un moment donné, avec sa bedaine et ses seins qui grossissaient à vue d’œil, elle ne pouvait juste plus le cacher. « Au début, ce n’était pas facile. Je me disais que si je n’avais pas été enceinte, j’aurais pu vivre une histoire normale avec mon chum… Heureusement, il est resté. Après avoir réfléchi, il a dit : “C’est bon, j’embarque.” »

Bien entourée, Emma a eu une belle grossesse.

Malgré sa surprise (un euphémisme), le nouveau chum a accepté de rencontrer Luc. Qui, rappelons-le, avait aussi un chum à l’époque (et qui est encore dans sa vie, en passant). Heureusement, ça a tout de suite cliqué entre les quatre.

Bien entourée, Emma a eu une belle grossesse. Même si elle a été bien différente de celle qu’on voit dans les films, avec le papa qui serre la maman par-derrière en mettant sa main sur son ventre. Ou qui accroche des cadres Ikea dans la chambre du bébé. Mais Luc était de toutes les rencontres avec le médecin et de tous les cours prénataux. C’est lui aussi qui a assisté à l’accouchement, fier comme un paon. Lorsque le petit Simon est né, ils se sont enlacés, comme deux amis. Une scène tendre plutôt que romantique. « C’était un beau moment, mais on ne vivait pas ça en amoureux. Tout était plus mécanique », se rappelle Emma.

Luc a déménagé pendant quatre mois chez elle (son chum était à l’extérieur pour le travail), afin de vivre cette nouvelle aventure. « Ce qui est bien, c’est que ça lui a permis de prendre sa place », dit Emma. Lui s’occupait des shifts de nuit et elle, des shifts de jour.

Il a autour de lui non pas deux, mais quatre adultes pour l’aimer.

Le père de Simon est ensuite retourné vivre chez lui. « Au début, le chum d’Emma ne savait pas trop où se mettre. Quand j’arrivais à l’appart, il était toujours mal, raconte Luc. Mais, aujourd’hui, on est très proches et on s’aime vraiment beaucoup. »

Pas de doute : Simon est le grand amour de leur vie. « C’est un bouddha. Il est tellement doux, tellement zen, tellement gentil », décrit Luc. Et il a autour de lui non pas deux, mais quatre adultes pour l’aimer. Même si Luc et Emma demeurent officiellement ses parents devant la loi. « Il a de super exemples de papas, tous super positifs, croit ce dernier. Tous des gars qui l’aiment et qui n’ont pas peur de le lui montrer. » Pour éviter toute confusion, Simon appelle donc son père papa. Le chum de son père, dada. Et son beau-père, papou !

Ils ont des conversations ouvertes sur tout et se parlent toujours avec beaucoup de respect.

Depuis, Emma a eu un deuxième enfant, avec son chum. Aujourd’hui, Simon passe toutes ses fins de semaine chez son père et les semaines chez sa mère. Mais c’est temporaire. En vieillissant, Luc et Emma tendront vers la véritable garde partagée, après la fin du congé de maternité de celle-ci, comme elle ne sera plus à la maison à temps plein pour s’en occuper, et bien qu’elle trouve ça très difficile de voir son fils partir à chaque fois.

Selon leurs dires, ils ne se pognent jamais. Ils ont des conversations ouvertes sur tout et se parlent toujours avec beaucoup de respect. Pas de tensions, pas de conflits. « C’est cliché, mais la communication est essentielle, dit Emma. Encore plus que si on était en couple, parce qu’on ne se voit pas au quotidien. » La grosse différence avec un couple ou des ex, c’est qu’il n’y a pas la même émotivité dans leurs discussions. Tout est beaucoup plus rationnel, comme entre deux associés qui ont à prendre des décisions pour le bien de leur compagnie.

En leur parlant, je réalise qu’ils ont vécu au cours des deux dernières années les mêmes difficultés que n’importe quels parents : le choc du début, le merveilleux qui côtoie le fucking intense, la peur de ne pas faire les bons choix et de briser son gars pour le reste de l’éternité. Mais aussi les difficultés que rencontrent tous les parents séparés qui vivent la garde partagée. « Le bien que ça m’apporte compense l’ennui que je peux ressentir », avoue Emma.

Les deux n’hésitent pas à vanter les mérites de la coparentalité à qui veut bien l’entendre.

L’avantage de la coparentalité, selon Luc, c’est que ça leur permet de garder un petit côté égoïste. « Quand Simon est pas là, dit Luc, je peux me réaliser comme artiste, construire ma carrière. » Emma dit aussi avoir du temps off pour « vivre sa vie de femme ».

En d’autres mots, so far, so good. Les deux n’hésitent pas à vanter les mérites de la coparentalité à qui veut bien l’entendre. Sauf qu’un défi (de taille !) reste à surmonter : annoncer la vérité à Simon, quand il sera en âge de comprendre. Comme le dit Emma : « On y va un jour à la fois… sauf que ça reste assez capoté ! »

 

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