Le plus vieux écrit de la poésie souvent grave, inquiet face à un monde en perte de repères. Le plus jeune rappe au sujet de son clip avec Baz et de sa passion pour les peaux de serpent. Père et fils, Daniel Guénette et Maybe Watson, parlent de littérature, de hip-hop et de ce regard perplexe que les aînés finissent toujours par jeter sur la musique de leurs cadets.

TEXTE DOMINIC TARDIF / PHOTO GABRIELLE SYKES
POUR LE SPÉCIAL NOS PARENTS DU MAGAZINE URBANIA

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Rencontrer un rappeur pose toujours un dilemme important quand vient le moment de l’interpeller. Vaut-il mieux utiliser son pseudonyme de scène, au risque de mettre en lumière sa propre incapacité à prononcer des noms badass avec l’aplomb requis, ou plutôt son vrai prénom, au risque de sembler présomptueusement intime ?

En éternel garçon poli, j’opte habituellement pour la première option, même si mon zèle peut me contraindre à dire « Yes Mccan » pendant toute une soirée, alors que, selon toute vraisemblance, personne n’appelle ainsi, dans la vraie vie, l’artiste répondant à ce nom.

Le dilemme se complexifie lorsque vous vous trouvez en présence d’un rappeur et de son père. C’est que, voyez-vous, les pères ont habituellement le réflexe d’appeler leur progéniture en employant le nom qu’ils ont eux-mêmes choisi, et non pas celui, plus insolite, dont leur petit-bébé-devenu-grand a préféré s’affubler dans l’espoir de tutoyer les cimes de la gloire.

« Olivier a eu une belle enfance, mais après ça, mal­heu­reusement, il est devenu adolescent ».

Tout ça pour dire que même si Maybe Watson est sans doute le MC québécois ayant le plus torpillé son éventuelle aura de thug en se proclamant chef des gentils (pièce à conviction : la chanson Les Gentils), il y a quelque chose de profondément cocasse à entendre son père l’appeler Olivier, comme s’il avait toujours cinq ans et demi, sans égard au journaliste qui se trouve devant lui. (Projet pour le futur : réunir le Roi Heenok et son géniteur.)

Daniel Guénette ne s’arrête pas là et toute notre conversation de cet après-midi-là, dans un parc de la Petite Italie, se déroule un peu comme une première visite chez ce genre de parents qui tiennent à se payer la tête de leur enfant devant son nouveau chum ou sa nouvelle blonde.

Père et fils sont hommes de mots, donc, bien que d’une manière spectaculairement différente

« Olivier a eu une belle enfance, mais après ça, mal­heu­reusement, il est devenu adolescent », rigole sur le ton le plus taquin possible Daniel Guénette, père d’Olivier Guénette, que vous avez déjà entendu débiter ses rimes absurdes en solo, ou au sein des formations Alaclair Ensemble et Rednext Level. Son père, lui, a enseigné la littérature dans un cégep, et publié plusieurs romans, récits et recueils de poésie (dont Traité de l’Incertain, Adieu, L’écharpe d’Iris et L’école des chiens). Il est aujourd’hui à la retraite.

Père et fils sont hommes de mots, donc, bien que d’une manière spectaculairement différente. Ce qui appelle une première question aussi évidente que la palpable connivence unissant le créateur de 65 ans, et l’autre de 35 : estiment-ils faire la même chose ? L’auteur de Carmen quadratum, un recueil de poèmes en prose à la construction rigoureuse et franchement assez sibylline même pour qui n’en est pas à son premier tango avec la poésie, accomplit-il le même travail que le satirique rimeur célébrant l’irrésistible beauté de son Baby Body ?

J’adore les mots, mais j’ai clairement un TDAH non diagnostiqué.

« J’oserais jamais dire que ce que je fais arrive à la hauteur de ce que mon père fait », tranche Maybe Watson, comme si le rapprochement lui semblait complè­te­ment farfelu.

« C’est parce qu’il ne me lit pas », réplique du tac au tac le paternel, avec toute la tendresse du monde. Chacune des phrases railleuses ou ironiques que vous lirez dans ce texte a d’ailleurs été prononcée avec beaucoup de tendresse.

Maybe Watson concède qu’il a effectivement peu lu son père. « J’adore les mots, mais j’ai clairement un TDAH non diagnostiqué. Je lis le même paragraphe 15 fois en oubliant constamment de quoi ça parle. Finir 30 pages, ça va me prendre trois heures. »

Son père, qui n’en manque pas une : « Mais il est intelligent quand même, tu sais ? »

Grâce à Rufus

Si on exclut ce poème de François Villon que Daniel a jadis fait apprendre par cœur à un très jeune Olivier en échange d’une montre spéciale (il faut vraiment être un père pour employer sans gêne une expression comme « montre spéciale »), la littérature a rarement été au centre de la relation entre Guénette et fils. Maybe ne sait d’ailleurs plus ce que la montre en question avait de singulier, mais se rappelle qu’il ne l’a jamais reçue. Ce qui ne signifie évidemment pas que ses parents ne lui ont jamais rien donné. Au contraire.

Dans le Conte pour tous de 1988 Les Aventuriers du timbre perdu, un Rufus Wainwright au visage poupin mais à la dégaine déjà narquoise joue de la guitare électrique. C’était assez pour que le jeune Olivier Guénette, sept ans, demande la sienne à papa et maman.

« Il a écouté tout Brassens dès sa tendre enfance ».

Un vœu qui s’est concrétisé, à un détail près. « Ils m’ont donné une guitare… classique ! Mais tsé, je trouvais ça correct, j’étais facilement “convaincable”. Mon père m’a dit que c’est de ça dont il fallait jouer pour devenir un grand guitariste. » Daniel, lui, se remet au même moment à la six cordes, qu’il avait grattée dans son jeune temps, sous l’influence de Dylan.

« Tout petit, je promenais Olivier en poussette dans la maison pour le calmer en faisant jouer du Brassens. Il a écouté tout Brassens dès sa tendre enfance », raconte-t-il avec la fierté de celui qui n’aurait fait avaler à son rejeton que des légumes bio.

C’est la musique qui unira très tôt les deux hommes, et qui les unit encore à bien des égards. « Olivier a eu une belle enfance, mais malheureusement, il est devenu adolescent », répète Daniel, et je ris encore beaucoup, moins parce que la blague est drôle que parce qu’il la prononce comme s’il s’agissait de la meilleure blague de l’histoire des blagues – voilà sans doute ce qu’il convient d’appeler de l’humour de papa.

« Je rentrais dans sa chambre avec ma guitare et je lui improvisais des chansons niaiseuses où je me moquais de lui. »

L’adolescence d’Olivier (ça y est, je l’appelle Olivier) a donc été à ce point désastreuse ? « Il se réveillait très tard », explique le père, sur le ton catastrophé de celui qui décrirait un crime contre l’humanité. Il se tourne vers Maybe : « Tu te souviens de comment je te réveillais ? »

Les yeux du fils s’envolent vers le ciel. Watson garde visiblement un souvenir plus précis des concerts improvisés par son père dans sa chambre enténébrée que du dernier show d’Alaclair. « Tu jouais tellement foooooooort. »

Daniel, lui, peine à contenir l’hilarité que lui procure, plus de 15 ans après les faits, ses sauvages numéros de réveille-matin humain. « Je rentrais dans sa chambre avec ma guitare et je lui improvisais des chansons niaiseuses où je me moquais de lui. »

Vous avez un exemple ? Daniel prend l’accent ampoulé d’un barde de Saint-Germain-des-Prés. « Olivier, t’es un flanc mou, t’es un fainéant, tu ne feras rien de ta vie, t’es un imbécile. »

Daniel Guénette n’est certainement pas le genre d’intellectuel se gargarisant de son savoir.

Ringo est mort !?!

Daniel Guénette n’est certainement pas le genre d’intellectuel se gargarisant de son savoir. Il a néanmoins lu beaucoup de livres – ça se devine après quelques minutes de conversation. Autrement dit : il appartient à un monde valorisant davantage Rimbaud que Snoop Dogg.

« Quand j’ai commencé à écouter du rap, ce qui me faisait tripper, c’était les mauvais mots que j’entendais », se rappelle Maybe Watson. « Motherfucker ! C’est donc ben hot, ça ! Mon affirmation personnelle est certainement passée par mon intérêt pour quelque chose que mes parents trouvaient cave. »

Le mot est jeté : cave. Posez-vous toujours le même regard sur le rap, maintenant qu’il permet à votre p’tit gars de triompher sur les plus grandes scènes du Québec ? que je demande à Daniel Guénette. Sa réponse prendra quelques détours.

Daniel Guénette est le père le plus cool au monde.

« Mon père à moi était un grand mélomane. Il aimait surtout la musique américaine : Bing Crosby, Dean Martin, mais aussi les opérettes d’Offenbach, et les clarinettistes de l’époque comme Benny Goodman. Il écoutait tout ça à la maison. Alors quand arrivent les Beatles, il ne peut pas supporter ça. Ce n’est pas de la musique, ils ne savent pas jouer. Il m’a niaisé pendant toute mon adolescence. Daniel, as-tu vu ce qui est arrivé à Ringo ? Ringo est mort. Ça passe aux nouvelles !
Le pire, c’est que je le croyais. »

« Le reproche que je fais au rap, c’est que c’est toujours la même affaire ! »

Vous pourriez en déduire qu’au moment où Olivier a été foudroyé par la rugueuse bonne nouvelle du rap, son père s’est appliqué à comprendre et à aimer avec lui cette nouvelle culture. Non. Daniel Guénette est le père le plus cool au monde, dans la mesure où il a déjà un soir accompagné son fils dans un concert de Boyz II Men et de Montell Jordan (son souvenir : « J’ai détesté. »). Mais pas au point d’adhérer béatement à la passion de son fils. C’est sans doute, paradoxalement, ce qui rend Daniel Guénette cool : le monsieur n’a pas peur de passer pour un esprit vaguement anachronique et reconnaît implicitement que l’on finit toujours par contempler d’un œil perplexe les émois esthétiques de la jeunesse.

« Le reproche que je fais au rap, c’est que c’est toujours la même affaire ! Ça manque de diversité ! Je disais souvent à Olivier : “Si vous êtes autour d’un feu de camp, de quel instrument vous jouez ?” Personne ne peut sortir sa table-tournante pour faire zouc-zouc-zouc-zouc. » Daniel imite un peu trop longtemps, et de la manière la plus caricaturale possible, le son du scratch – imaginez Jocelyne dans Radio Enfer. Ce qui, étonnamment, le rend encore plus sympathique.

« La question que je me pose par rapport au rap, c’est : “Est-ce que les rappeurs ont la possibilité d’embrasser une thématique plus large ? Un rap amoureux, est-ce que ça se peut ?” »

Tous les pères ne peuvent pas se réclamer de la même humilité.

Maybe Wats’ annonce à son père que le MC le plus populaire de la galaxie, Drake, a érigé son empire sur une série de tubes méditant sur la douleur de ses innombrables échecs amoureux. « Tu vois, je me trompe au sujet du rap, parce que je ne connais pas ça ! », concède le littéraire, sans état d’âme. Permettez-moi un euphémisme : tous les pères ne peuvent pas se réclamer de la même humilité.

C’est quoi, une relation père-fils ?

Que font Maybe Watson et son père quand ils se voient ? Ils regardent des talk-shows américains (grâce à maman Watson, grande fan de John Oliver et Bill Maher), jouent aux échecs et jasent parfois de « problèmes de chicks ». Daniel Guénette apparaît en la matière – celle de l’amour – digne de confiance. « Quand j’ai rencontré la mère d’Olivier, j’avais 17 ans et j’ai découvert tout un monde », se remémore-t-il au sujet de celle grâce à qui il s’est investi plus sérieusement en littérature. Il se fend ensuite de la plus belle déclaration d’amour de stoner de l’histoire de la marijuana et de l’amour. « Elle me fascinait. Je la trouvais plus trippante que ce que pouvait me procurer un joint de pot. Alors j’ai laissé tomber le pot, et j’ai opté pour la poésie. »

Maybe Watson finira-t-il un jour par se taper l’œuvre de son père ?

Que formule-t-il comme conseils à son fils, quand ce dernier rallie le domicile familial de Ville Saint-Laurent ? « Je lui dis d’être respectueux. De ne pas faire comme Trump. De ne pas “grab the pussy”. » Humour de papa (bis).

Maybe Watson finira-t-il un jour par se taper l’œuvre de son père ? « Je me suis longtemps dit que j’allais me réserver ses livres pour quand il n’allait plus être là, pour avoir un dernier dialogue avec lui. Mais de plus en plus, je pense que je vais essayer de les lire de son vivant, parce que je veux pouvoir lui en parler. »

Daniel se lance dans une autre de ces tirades qui devaient faire de lui un maudit bon prof de cégep. « C’est fin, ce que dit Olivier, mais je ne pense pas que ce soit nécessaire. Je ne pense pas que ce soit tellement important qu’il me lise et que je l’écoute. Je n’ai pas à faire semblant que c’est ce que je cherche en musique et il n’a pas à faire semblant que c’est ce qu’il cherche en littérature pour qu’on sache qu’on s’aime. Parce qu’au fond, c’est quoi, une relation père-fils ? C’est une relation d’amour. Et qu’est-ce qu’un père veut ? Un père veut que son fils soit heureux. Est-ce que je suis fier de mon fils ? Oui, je suis fier. Je l’ai vu aux FrancoFolies il y a quelques années et j’ai été terriblement ému. Mais je n’ai pas à me péter les bretelles. Au fond, tout ce dont je veux m’assurer, c’est qu’il soit capable de mener sa barque sans s’échouer sur un récif. »

 

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