Recette de limonade au curcuma pour guérir la dépression par-ci, appui fictif du pape au candidat Trump par-là, photo de bancs d’autobus vides confondus pour un gang de femmes en burqa plus loin: Facebook et Twitter sont inondés d’informations bidon, de fausses nouvelles, de contenus interprétés de travers, de conspirations, de rumeurs, etc. Les coupables? Leurs auteurs (parfois des entreprises très lucratives) et tous ceux qui leur donnent de l’écho: votre ami Ghislain, votre collègue Ronda, le président américain, évidemment. Mais probablement aussi vous et moi, souvent plus rapides pour liker, tweeter et commenter que pour entamer une réflexion sérieuse.

À l’âge du numérique, notre esprit critique a-t-il foutu le camp? Sans attendre la réponse, je me suis lancé sur sa trace.

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À la base, l’esprit critique, c’est un peu comme les esprits que chassait Chantal Lacroix à la télé: c’est difficile à saisir. Pour y voir clair, je me suis entretenu avec Marie-France Daniel, professeure à l’Université de Montréal et philosophe de l’éducation. Depuis des années, elle s’intéresse à la notion de «pensée critique» et étudie son développement chez les jeunes. Voici quatre grandes leçons que j’ai tirées de nos échanges.  

1. La pensée critique, c’est plus que de la logique

«Moi, je suis une personne vraiment logique!», vous vantez-vous régulièrement à vos proches. Super! Mais ça ne fait pas automatiquement de vous un Normand Baillargeon en puissance.

«Mes analyses montrent que la pensée critique va au-delà des habiletés de pensée logique.»

Marie-France Daniel reconnaît que les définitions de la pensée critique couramment employées par les scientifiques mettent l’accent sur la logique. «En général, les chercheurs s’entendent pour définir la pensée critique comme un acte réfléchi et logique qui vise à évaluer les principes et les faits avant de porter un jugement d’appréciation sur ceux-ci», expose-t-elle. Dans ses travaux, la philosophe a toutefois choisi de se distancer de la théorie pour étudier, concrètement, de quoi se compose la pensée critique chez les jeunes. Elle a découvert un phénomène plus complexe que ses définitions habituelles.

«Mes analyses montrent que la pensée critique, que j’ai appelée pensée critique dialogique, va au-delà des habiletés de pensée logique. C’est aussi une pensée créative qui propose des solutions nouvelles et des alternatives mieux adaptées. C’est une pensée responsable qui évalue les conséquences de ses éventuels choix avant de dire ou de faire quoi que ce soit. Enfin, c’est une pensée métacognitive capable de s’évaluer et de s’autocorriger.»

La pensée critique ne peut pas être en crise, parce qu’elle n’a jamais été forte!

En somme, oui, c’est un processus exigeant. Non, ce n’est pas une compétence simple. Si c’était le cas, le texte intitulé «Le jus de carotte guérit le cancer en 8 mois» n’aurait pas été partagé des milliers de fois.

2. On ne vit pas une crise de la pensée critique

Je sais que l’affirmation peut surprendre, surtout si vous êtes un-e habituée-e des commentaires sous les statuts Facebook de TVA Nouvelles. L’explication est pourtant simple: la pensée critique ne peut pas être en crise, parce qu’elle n’a jamais été forte!

Nos lacunes de la pensée remontent à loin.

«La mobilisation d’une pensée critique est peu présente chez les jeunes et les adultes», note brutalement lucidement Marie-France Daniel. D’ailleurs, ce n’est que récemment que le développement de l’esprit critique a été ajouté aux compétences au programme à l’école primaire et secondaire. «Cela n’a pas encore été actualisé de manière observable», souligne la chercheuse.

Nos lacunes de la pensée remontent donc à loin. À beaucoup plus loin que l’invention de Facebook et de Twitter. Dans toute cette histoire, il y a quand même un rôle qu’on peut certainement attribuer aux réseaux sociaux: celui-ci d’avoir largement mis en lumière notre manque d’esprit critique, en rendant visibles et accessibles une quantité d’informations non valides et de fausses croyances. On n’ira pas jusqu’à remercier Mark Zuckerberg pour ça.

3. La pensée critique ne se développe pas naturellement…

«C’tivident», pensez-vous (en vous prenant pour Julie Couillard). Peut-être. Mais le reste de la proposition de Marie-France Daniel l’est moins: «La pensée critique ne se complexifie pas naturellement avec l’âge et la scolarité».

La professeure est arrivée à cette conclusion en menant, avec des collègues, une recherche auprès de neuf classes d’élèves de la 5e année primaire à la 2e année du collégial. Chaque groupe s’est fait poser la même question: «Que signifie être libre?». Une discussion s’en est suivie et les interventions de tous les jeunes ont été finement décortiquées.

Si fréquenter l’école et vieillir ne suffit pas à booster notre pensée critique, que faire?

On s’attendrait à ce qu’un cégépien produise une réflexion plus élaborée qu’un préado. Voyez plutôt les résultats obtenus par l’équipe de recherche: «À 10 ans comme à 19 ans, la pensée critique dialogique des élèves se situait dans la perspective épistémologique simple du prérelativisme.» De kessé? «Le discours des cégépiens n’était pas plus complexe que celui des élèves plus jeunes», résume Mme Daniel. Fascinant, non? Mais si fréquenter l’école et vieillir ne suffit pas à doper notre pensée critique, que faire? La réponse (ou, à tout le moins, une réponse) ci-dessous.

4. Il y a de l’espoir. Et il réside (entre autres) dans la philo

Pour renforcer les habiletés de pensée critique, Marie-France Daniel est une partisane enthousiaste de la philosophie pour enfants. La P4C (pour Philosophy For Children), ce n’est pas exactement les cours que vous avez suivis au Collège Édouard-Montpetit. Il s’agit d’une démarche pédagogique qui «vise explicitement la stimulation et le développement d’une pensée critique». 

En gros, ça consiste à faire dialoguer une classe autour d’un concept, d’une notion ou d’un problème, à partir d’un conte philosophique, d’une vidéo, d’un objet, etc. L’élément clé à retenir ici : le dialogue avec les autres. «Les interactions entre pairs sont susceptibles de faire ressortir des divergences de points de vue, et donc de créer des doutes dans les esprits. Le doute, c’est la première étape de tout processus réflexif critique!», explique Marie-France Daniel. 

«Il est plus facile de créer des habitudes de réflexion critique chez les petits que chez les plus vieux».

C’est bien beau, faire philosopher les petits, mais j’ose espérer que nous, les X, Y, Z, baby-boomers et presque centenaires (j’imagine le lectorat d’URBANIA très varié), ne sommes pas abandonnées à notre sort et à notre piètre esprit critique. «Il est plus facile de créer des habitudes de réflexion critique chez les petits que chez les plus vieux», admet Mme Daniel. Reste que le dialogue critique — celui qui veut aboutir à des points de vue éclairés et non marquer des points — est à la portée de tous, moyennant temps et efforts. Et pour gonfler ses capacités de la pensée, il y aura toujours aussi «la délibération intérieure, les lectures, les retours réflexifs sur ses idées, ses comportements et ses émotions», estime la professeure. 

Gros programme. Beau programme.

 

Pour lire un autre texte de Guillaume Denault: «Comment j’ai découvert l’indignation».