«Tu n’as jamais entendu parler du guide du striptease de Stella? Ça m’étonne.»

Mon collègue me fixe, surpris. C’est qu’il a visiblement bien cerné mes passions. Si danser nue ne fait pas partie de mes hobbies, le travail de Stella — groupe de défense des droits des travailleuses du sexe —, lui, fait clairement partie de mon champ d’intérêt. Pourtant, j’ignorais tout de leurs guides à l’intention des professionnelles et des clients.

Et j’étais sur le point de me claquer des heures de fascinante lecture…

«Attention aux petits bouts de papier de toilette et aux cordes de tampons, ça brille sous les black lights!»

L’organisme Stella 

Créé en 1995, Stella est un organisme montréalais «par et pour» les travailleuses du sexe. Son but est d’améliorer la qualité de vie des travailleuses et de sensibiliser l’ensemble de la société aux différentes formes et réalités du travail du sexe, afin que les travailleuses aient les mêmes droits à la santé et à la sécurité que le reste de la population.

«Le travail de danseuse n’est pas illégal: il est possible de lutter pour faire respecter tes droits en tant que travailleuse.»

Concrètement? On parle d’une ligne d’écoute, d’une clinique médicale, d’un local, d’activités de rencontre, de la publication du magazine Constellation (lui aussi «par et pour» les travailleuses), d’une liste des mauvais clients et agresseurs pour veiller à la sécurité de toutes et de la publication de guides sur le striptease, le XXX, la dope et les bonnes manières à respecter à titre de client.

… Wait, what?

Des guides pratiques vraiment utiles

«Les chambres qui sont près de la réception sont recommandées, car si tu dois crier, il y a plus de chances qu’on t’entende.»

«Apporte tes lunchs. C’est économique et souvent beaucoup plus santé que le resto.»

«Si tu n’as personne pour t’accompagner, laisse dans ta voiture ou dans un endroit visible de ton appartement le plus de renseignements possible sur ton call. En cas de pépin, on pourra te téléphoner ou te retrouver.»

«Attention aux petits bouts de papier de toilette et aux cordes de tampons, ça brille sous les black lights

Inspiré d’un ouvrage australien, il aiguille les prostituées dans leur travail.

Ce sont quelques-uns des nombreux conseils offerts dans le guide Striptease de Stella, voué aux danseuses nues. Sa prémisse? «Le travail de danseuse n’est pas illégal: il est possible de lutter pour faire respecter tes droits en tant que travailleuse.» On y parle donc de salaire, de congés, d’horaire et de normes du travail. Mais on y parle aussi de sécurité, de santé, d’hygiène et même de l’histoire québécoise de l’effeuillage. C’est déroutant pour une femme qui, comme moi, travaille derrière un ordi (habillée), mais c’est surtout d’une importance cruciale pour les travailleuses du sexe.

Jenn est coordonnatrice à la mobilisation et aux communications de Stella. C’est avec conviction et entrain qu’elle m’explique la naissance des guides produits par l’organisme. Le premier, XXX, a été publié au début 2000 et il a déjà été réédité cinq fois depuis. Inspiré d’un ouvrage australien, il aiguille les prostituées dans leur travail.

Les guides qui ont suivi, soit Striptease, Dope et Clients ont aussi tous été créés grâce à des travailleuses du sexe réunies lors de focus groups, d’entrevues et d’activités. Jenn poursuit: «Tout le contenu est basé sur la communauté. Et le feedback est très bon! Pour les travailleuses du sexe qui ne veulent pas venir au bureau de Stella, le guide est un moyen d’avoir une conversation avec d’autres travailleuses, de partager et d’acquérir des stratégies de sécurité et de santé au travail. Nos publications sont utilisées partout au Canada et le guide Clients a même été distribué en Espagne!»

Qu’est-ce qu’on nous apprend donc, dans ce guide Clients?

Comment être un bon client?

L’organisme Stella est très clair à ce sujet: il ne veut en aucun cas encourager des individus à commettre un acte illégal. Mais rien ne sert de jouer à l’autruche. L’industrie du sexe a des clients. Jenn poursuit: «Les guides sont laissés dans hôtels et disponibles sur Internet. Pour les travailleuses, ils sont un outil de négociation. Pour les clients, il s’agit d’un outil d’éducation.»

On ne prend pas quatre chemins pour aborder le travail du sexe.

Qu’est-ce qu’on nous apprend donc, dans ce guide Clients? Les limites des travailleuses, les nombreux types de services offerts, puis les différentes ITS et leurs moyens de transmission, entre autres. On offre aussi au lecteur une section «questions/réponses» dans laquelle il pourra découvrir comment réagir, s’il croise (par hasard et en dehors de ses heures de travail), une travailleuse du sexe qu’il connait.

Ce qui m’impressionne, c’est à quel point on ne prend pas quatre chemins pour aborder le travail du sexe. Ici, le client est respecté, mais il n’est pas élevé sur un piédestal. On rappelle sans souci la valeur marchande du rapport entre travailleuse et clients. Puis on insiste, toujours, sur les droits de la professionnelle. Je vous cite un passage: «Si tu agresses une travailleuse du sexe, tu n’es plus un client, tu es un agresseur. Tu cours le risque d’être accusé et poursuivi en justice.»

Voilà qui est clair.

Ok, mais en 2017?

En 2014, d’importants changements ont été apportés aux droits des travailleuses du sexe avec la loi C-36 (qui pénalise la demande de services sexuels tarifés, la publicité prostitutionnelle et l’exploitation d’autrui par la prostitution). Plusieurs des guides créés par Stella comportent donc aujourd’hui des informations légales obsolètes.

Pour pallier cette situation, l’organisme a produit divers courts pamphlets au sujet des lois, des procédures d’arrestation et de détention, et sur le statut d’immigration chez les travailleuses du sexe, par exemple.

Les guides ouvrent une discussion au sein de la collectivité. Il y a des préjugés et des stigmates au sein même de la communauté des travailleuses du sexe.

Une réédition des guides originaux demeure souhaitée, mais le financement se fait rare. Comme ils favorisent la santé et la sécurité publique, ces ouvrages sont notamment réalisés grâce à des subventions, mais on ne peut pas dire que l’argent tombe du ciel, en ce moment… La priorité est donc mise sur une nouvelle édition des guides Dope et Clients, qu’on espère voir naître avant le 20e anniversaire de l’organisme.

Un moment donné, l’incompréhension, faut que ça cesse.

C’est souhaitable. Et pour tout le monde. Notamment parce que les travailleuses du sexe souffrent encore de nombreux jugements au sein de la population. Et, comme me l’indique Jenn: «Les guides ouvrent une discussion au sein de la collectivité. Il y a des préjugés et des stigmates au sein même de la communauté des travailleuses du sexe. Notre perception du milieu n’est pas la même si on travaille dans la rue, en agence ou dans les bars, par exemple… Et même les travailleuses du sexe ont grandi avec l’idée que ce milieu n’est pas moralement bon. Alors on n’est pas à l’abri de perpétrer nous-mêmes des jugements négatifs.»

Puis un moment donné, l’incompréhension, faut que ça cesse.

Pour en savoir plus ou pour encourager Stella (parce que la cause est méconnue, que la mission est noble et qu’il y a encore beaucoup de travail à faire), visitez leur site!

 

 

Pour lire un autre texte de Rose-Aimée Automne T. Morin: «L’esti(e) de bullshiteux(euse)».

  • Julie Sirois

    Quoi dire de cet article , parfois j’ai l’ impression que vous dénoncer Stella et leur super trousse de départ et du coup je crois plutôt que vous êtes en accord avec leur façon de faire! Votre public est jeune ,faire la promo de la prostitution ,really?

    • Valerie Blain

      Pour moi ce texte n’encourage pas la prostitution; il informe le public qu’un organisme de confiance et de réputation défend et protège les travailleuses du sexe de tous âges. L’industrie du sexe existe parce que le client et la demande existe. On l’oublie trop souvent et on pointe du doigt les mauvaises personnes.

  • Valerie Blain

    Excellent article qui met en lumière le travail de prévention, de coeur, de soutien et d’éducation de cet organisme fabuleux!