Allô Julie! 

C’est-tu normal si je fais des «fixettes» sur les gens? J’explique ma folie… Je suis capable de ne connaître une personne que depuis deux secondes et commencer à faire une affreuse fixation dessus. 

Alors là mon esprit divague et devient fou, je me mets en mode stalkage sur les réseaux sociaux, je m’imagine en couple avec, j’écoute des musiques qui me font penser à la personne… Alors qu’il ne s’est jamais rien passé! Ou pire, que je ne l’ai jamais vu. Je vis dans le fantasme, clairement. C’est quand même pas full pratique cette affaire.

Laura

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Ma chère Laura, que d’envolées romantiques tu dois vivre!
Une rencontre. Une muse. Le portrait d’un moment. Et hop! Le récit s’écrit. Scénario, mise en scène, trame sonore… SILENCE, GUYS, ON TOURNE!

Le mécanisme qui s’enclenche me parait on ne peut plus créatif, poétique et sans l’ombre d’un doute, je le répète, très très très romantique.

Il n’y a pas à dire, ça foisonne, ça foisonne!

D’entrée de jeu, il y a quelque chose que je trouve beau là-dedans. Je trouve ça beau parce qu’à un certain point, on va se le dire, il arrive que notre quotidien soit ennuyeux sur un moyen temps. Notre imagination peut devenir un pas pire allié pour compenser à la platitude ambiante. On est seul, les pieds dans nos bottines, et on part.

On projette bien ce qu’on veut sur la personne qui nous sert de canevas.

Mais on part jusqu’où et surtout, est-ce qu’on peut se ramener?

C’est un peu ça l’enjeu dans la question ici présente. À quel point l’investissement fantasmatique est-il envahissant et en contrepartie, que se passe-t-il dans ta réalité de vraie-personne-qui-regarde-les-autres-dans-le-blanc-des-yeux?

Oui, vite vite on pourrait se dire «hum hum… la rencontre authentique peut faire peur, avec tout ce qu’elle implique de confrontant… avec tout ce qu’elle implique comme potentiel de déception, de rejet… de joie et d’agrément aussi, mais DÉCEPTION. REJET.
Ce mécanisme en est un d’évitement. De protection. De contrôle de la situation. Après tout, on projette bien ce qu’on veut sur la personne qui nous sert de canevas».

On pourrait se dire ça et il est possible que ce soit ça.
Peut-être que oui, peut-être que non.

À quel point est-ce que ça peut te faire souffrir et à quel point sens-tu que ça te nuit?

En toute considération, je ne suis pas habitée par la pulsion de crier «MAIS C’EST DU DÉLIRE!». Ma petite voix me dit «il doit bien servir à quelque chose, ce mécanisme-là, non?» Alors je n’ai pas le goût de le condamner.
J’ai le goût de le regarder.
De lui dire allô.
De lui demander «pourquoi t’es là, hein?»

En fait, pour évaluer si sa présence est problématique, je dirais qu’il faut se recentrer sur ta charmante personne. Oui, il y a une certaine forme d’intensité et oui, tu le reconnais. Mais à quel point est-ce que ça peut te faire souffrir et à quel point sens-tu que ça te nuit?

Je ne sais pas ce que tu vises dans le présent. Peut-être que ces créations scénaristiques inspirées du réel conviennent dans le moment? On n’est pas tous nécessairement attirés par l’envie de vivre en couple dans l’immédiat (ou même juste pas l’envie de «vivre en couple» tout court) et ce moyen «palliatif» peut permettre de se cultiver le papillon dans le ventre et de susciter une certaine dose d’excitation interne.

Visiblement, tu sais faire preuve d’intériorisation et tu as du recul par rapport à la situation.

On s’entend que je suis quand même sensible au vocabulaire que tu utilises dans ton courrier: «folie», «affreuse fixation», «esprit divague et devient fou». Si je retire juste ces expressions, c’est un condensé qui peut paraître quand même inquiétant. Ce que je dois préciser à nos chers lecteurs, c’est que j’ai dû écourter le magnifique courriel que tu m’as fait parvenir– celui-ci ayant pu faire l’objet d’un article complet tant son propos et sa forme étaient passionnants. Et dans l’ensemble du descriptif, rien ne te rapprochait de Glenn Close dans Fatal Attraction.
Rien.
Déjà là, on est rassurés.
Visiblement, tu sais faire preuve d’intériorisation et tu as du recul par rapport à la situation.
L’important, c’est de faire la part des choses. De demeurer conscient du fait qu’il peut y avoir une grande part d’idéalisation dans le processus.

Idéaliser: conférer à quelqu’un un caractère, une perfection idéale; embellir.

On fait quoi pour ne pas non plus rester enfermés dans les contes de fées qu’on s’autoproduit dans notre tête?

Et ça, on en a du matériel pour embellir l’autre et s’embellir… Eh qu’on en a! C’est quand même fascinant de voir qu’à notre ère, on peut tous devenir la superstar de la vie de quelqu’un. On clique ici et là, on lit 10, 20, 30 statuts Facebook, on regarde 40-50-60 photos et voilà! On se sent si près de l’autre, tout en n’étant fondamentalement aucunement lié.

Alors, on fait quoi pour ne pas non plus rester enfermés dans les contes de fées qu’on s’autoproduit dans notre tête? On se rappelle que l’autre se présente un peu comme un acteur à qui on aurait attribué un rôle. Son casting nous semble intéressant, et voilà: on lui a créé un personnage. Et ultimement, il est possible que dans la réalité, on pourrait développer une relation réciproque et satisfaisante. On a le droit d’aller valider si c’est ce qu’on souhaite. Mais on a aussi le droit de le faire vivre dans notre imaginaire si c’est ce qui nous convient pour le moment.

Tout est une question d’équilibre.

On peut entretenir des fantasmes tout en faisant preuve de lucidité. On peut être rêveur tout en étant en mesure de s’impliquer dans le concret. Comme n’importe quoi, tout est une question d’équilibre.
L’essentiel est de se rappeler qu’au-delà de se faire son propre cinéma, le rôle le plus significatif que l’on a prendra toujours place dans cette grande épopée autobiographique qu’est notre vie!

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Vous avez envie de partager un questionnement existentiel affectico-émotivo-relationnel-sexuel? Le courrier du coeur du Filles d’Aujourd’hui vous manque? URBANIA est à la rescousse! N’hésitez pas à envoyer vos questions en toute confidentialité à Julie Lemay, notre collaboratrice spécialisée en sexologie, qui répondra chaque mois à vos demandes (même les plus hurluberlues) à travers la rubrique «C’tu normal si…»: [email protected]

 

 

Pour lire un autre texte de Julie Lemay: «C’tu normal si… j’ai plus envie de spooner que de pénétrer?»