Je viens de trouver mon siège dans l’avion. Je range mon sac dans le compartiment au-dessus et je m’assois. Je me cale confortablement dans mon banc et j’attends le départ.

Dès que je sens l’avion s’éloigner du terminal, je sens immanquablement les larmes me monter aux yeux. Je projette mes sentiments sur l’avion même, comme si cet oiseau en métal devenait une extension de ce que je ressens. Là, l’avion s’avance lentement vers la piste de décollage.

J’ai toujours cru que j’étais seule à avoir ce genre de réaction.

On est maintenant sur la piste. Une pause. J’inspire et on démarre. L’avion prend de la vitesse rapidement et plus on accélère, plus mes larmes coulent. Et quand je sens finalement les trains d’atterrissage quitter le sol, je pleure à gros sanglots silencieux.

Je ne suis pas nécessairement triste, on dirait juste que la catharsis qui vient après le stress du décollage libère en moi une espèce de motton de larmes dont j’ignorais l’existence.

J’ai toujours cru que j’étais seule à avoir ce genre de réaction, que c’était probablement dû à mon trouble anxieux et à ma nervosité à l’idée de voler.

En plus, j’ai l’emo facile dans les transports. Assois-moi sur la banquette arrière d’un taxi qui roule dans la nuit pluvieuse à 2h du matin et je me prends automatiquement pour une héroïne de vidéoclip de chanson triste. J’appuie ma tête sur la vitre de la fenêtre et je suis les gouttes du bout du doigt avec une expression dégueulassement mélancolique sur la face.

Mais j’ai appris avec surprise que c’est un phénomène assez commun.

Je n’ai jamais fait de moto, mais je suis certaine que même assise derrière le conducteur, avec un esti de gros casque laid, je trouverais le moyen d’avoir une face d’Amélie Poulain, une face semi-sage de début de plénitude, une face dans le vent qui veut dire «peut-être qu’il y a bel et bien de la beauté dans cette vie, ah oui, je le sens, je recommence à croire au bonheur.»
(Je sais: ish.)

Mais après avoir lu cet article du magazine The Atlantic, j’ai appris avec surprise que c’est un phénomène assez commun.

Beaucoup de personnes ont tendance à pleurer en avion et personne ne semble comprendre réellement pourquoi.
L’article tente de remonter aux raisons universelles qui font que les humains pleurent et il s’avère que peu importe si on pleure de joie ou de tristesse, c’est toujours lié à la question d’attachement.

OK, cool, mais pourquoi ça arrive particulièrement dans un avion?

Je peux déjà identifier plusieurs raisons pour lesquelles j’ai pleuré en plein vol:

Une fois, il y a eu des turbulences tellement violentes que j’étais certaine de mourir, alors j’ai écouté du Avec Pas d’Casque jusqu’à tant que ça passe en me disant qu’au moins je serais morte avec de la poésie dans les oreilles.

On est un peu pompette, on a un peu peur, on se sent seul, on vient de quitter quelqu’un, etc.

Une autre fois, j’ai volé avec un groupe de 50 baby-boomers qui revenaient d’Italie pis ils étaient loud et malpolis avec les agents de bord et ils ont laissé les toilettes dans un état qui ressemblait à un champ de bataille de la Première Guerre mondiale si les tranchées avaient été creusées dans des fosses septiques, et j’ai pleuré silencieusement en faisant la chaise au-dessus de la bolle recouverte de papier-cul trempé de pisse.

Et il y a eu cette fois, bien classique, où j’étais en peine d’amour et que j’avais appris juste avant mon départ que mon ex avait couché avec une connaissance. Je pleurais ma déception avec la ferveur d’une Scarlett O’Hara

Mais encore là, je ne trouve pas d’explication pour ces fois où ça sort de nulle part.

Dans son essai Yes Please, la comédienne Amy Poehler énumère 10 raisons pour lesquelles, selon elle, on pleure en avion: on est un peu pompette, on a un peu peur, on se sent seul, on vient de quitter quelqu’un, etc.

Mais j’ai vraiment eu une épiphanie quand j’ai lu sa raison numéro 6: «On a l’impression que le temps est suspendu et qu’on peut se laisser aller à ressentir de vraies émotions, sans conséquence.»

Une capsule de temps où j’ai abandonné mon sort aux pilotes et où je n’ai rien à faire.

Le doigt humoristique et touchant d’Amy fut ainsi mis sur mon bobo et j’ai pu enfin m’expliquer cette espèce de mélancolie intense qui me prend quand je suis enfermée dans un tube de métal avec pas beaucoup d’oxygène, qui file à toute allure à plusieurs dizaines de milliers de mètres d’altitude.

C’est justement parce que je suis enfermée dans une capsule de temps où j’ai abandonné mon sort aux pilotes et où je n’ai rien à faire. Tout le stress de préparation et de planification du voyage tombe, en même temps que monte en moi un certain sentiment de vulnérabilité, d’être ainsi suspendue dans le ciel sans aucun contrôle sur ce qui peut arriver.

Et c’est dans cette bulle sans passé et sans avenir que je me permets de pleurer. Sans en chercher la cause, sans me soucier de mes voisins de rangée, sans que personne ne le sache, je pleure.

Et ça fait du bien.

 

 

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