«S’annuleront subitement les milliers de mots qui ont servi à nommer les choses, les visages des gens, les actes et les sentiments, ordonné le monde, fait battre le cœur et mouiller le sexe.»

Ce sont les mots de l’écrivaine française Annie Ernaux. On les retrouve dans Les années, une oeuvre au sujet du temps qui glisse. De notre place dans un monde qui défile. De l’histoire qui nous aura, au final, forgé.

Annie Ernaux se regarde exister à travers les époques.

Ce ne sont pas des sujets particulièrement smooth, mais ça donne un livre d’une beauté! Puis doux Jésus que ça fait réfléchir. (Et bon, accessoirement, ça nous rappelle les fois où notre cœur a battu et/ou que notre sexe a mouillé. Ce qui n’est jamais une mauvaise chose.)

La richesse d’un album photo

En fait, dans Les années, Annie Ernaux se regarde exister à travers les époques. Pour y arriver, elle se penche sur de vieux portraits d’elle en posant un regard étonnamment détaché sur sa personne. C’est qu’elle n’est pas l’objet principal de sa réflexion. En fait, en regardant, par exemple, une photo d’elle assise dans sa cour avec son chat, elle en profite pour analyser la période à laquelle le cliché a été pris. Elle se fait prétexte à l’exploration de l’Histoire. Et ça, c’est for-mi-da-ble!

Une femme devenue experte de la mémoire.

Alors que je passe ma vie à me regarder le nombril – et celui d’autrui (salut, Sarah-Jeanne Labrosse, j’adore te stalker!), je suis émerveillée par la retenue auto-biographique d’Annie Ernaux. Imaginez! Avec un recul spectaculaire, elle nous plonge dans la France de l’après-guerre, elle nous raconte l’espoir collectif apporté par Mai 68 et les désenchantements de la mondialisation. Elle nous raconte le féminisme, l’arrivée d’Internet, les communes.

On accède aux soixante premières années de la vie d’une femme devenue experte de la mémoire. Tout ça grâce à son intimité, ou comme Annie Ernaux l’a dit dans une entrevue accordée à L’Express: «Grâce à l’utilisation de mon journal, de mes notes et de souvenirs personnels. Toutes ces écritures différentes m’ont permis de dire à la fois l’intime, l’historique, le changement des choses de la vie, de la mémoire.»

Je me demande ce qui nous a défini et ce qui nous définira.

Qu’est-ce qu’on va avoir à raconter, nous autres ?

Et en lisant tout ça, je me demande inévitablement: qu’est-ce qu’on aura à raconter, nous? Quels sont les hauts faits de notre histoire? Nos bouleversements? La crise du verglas? Le printemps 2012? Les trolls? La révolution des genres? Trump? Le non-renouvellement des Appendices?

Je me demande ce qui nous a défini et ce qui nous définira. Par où, rétrospectivement, sera arrivée la rébellion, la passion et les stigmates.

Quand on aura la sagesse nécessaire pour regarder en arrière, comment va-t-on se percevoir?

J’ai sorti mes albums photo, à la recherche d’indices. Les clichés de vacances en famille, de compétitions de karaté et de la célébration de mes premières menstruations ne m’ont pas révélé grand-chose sur l’époque. Par contre, en fouillant bien, j’ai remarqué qu’en 1996, on ne parlait pas suffisamment d’appropriation culturelle pour freiner les enfants de 8 ans dans leurs envies de se gosser des coiffes amérindiennes en carton…

L’exercice de mémoire familiale m’a surtout plongée dans une spirale de nostalgie.

Au final, l’exercice de mémoire familiale m’a surtout plongée dans une spirale de nostalgie. N’ayant pas la force de caractère, ni la rigueur d’une Annie Ernaux, l’Histoire a pris le bord pour laisser place aux moments que j’aurais voulu étirer. Cette étreinte avec mon père. Ce regard de tendresse pour ma mère. Ce ciné-parc improvisé. Ce slow dans une cuisine. Ce soir de juillet qui était semblable à un soir d’octobre. La solitude et le vent frais. Le chat qui boude. Et Despacito chez les voisins d’en-haut.

L’estie de temps qui passe.
Et moi qui fais du surplace.

Heureusement, il y a Annie.

 

Pour lire un autre texte de Rose-Aimée Automne T. Morin: «L’estie de « game » amoureuse».