Je me souviens très bien de la toute première fois que j’ai entendu Mon Doux Saigneur. C’était il y a peut-être deux ans, il avait fait trois chansons sur la petite scène du Quai des Brumes, seul, armé d’une vieille guitare acoustique et d’un micro patenté dans un vieux combiné de téléphone. Je me souviens du silence se faisant dans la salle, de la curiosité amusée face aux métaphores surprenantes de «Personne ne le sait pas». Et aussi du feeling qu’on avait eu, instantanément, que malgré la gène et la maladresse du débutant on avait sous les yeux quelqu’un qui débarquait pour se tailler une vraie place dans la musique québécoise. Parce que l’humilité, le charisme et la poésie, ça ne se fake pas.

Décider d’en faire son métier c’est vraiment autre chose que juste faire de la musique.

Les choses sont allées assez vite par la suite: la formation d’un groupe, la finale des Francouvertes et maintenant un album, enregistré au courant de l’hiver et qu’on pourra savourer cet automne. En attendant, Emerik St-Cyr Labbé alias Mon Doux Saigneur reprend son souffle sous le soleil en grattant sa guitare dans les parcs et en donnant quelques rares concerts question de ne pas perdre la main.

Écouter Mon Doux Saigneur

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On va commencer par le début: tu sors d’où, Emerik?

Je ne viens pas de Montréal, je découvre encore la ville, mais je suis en train de m’habituer. J’ai grandi à St-Jean-sur-le-Richelieu, habité à St-Hyacinthe et en Colombie-Britannique. Montréal c’est une vraie ville de musique; c’est ça qui m’a amené ici. Chaque soir je me demande quel concert je veux voir, ou avec quels musiciens je veux passer du temps pour en parler ou en jouer.

Au BC, je faisais du pouce, du camping, et je jouais de la guitare sans arrêt.

Comme ben des jeunes de mon âge, j’ai découvert la musique en imitant le punk-rock américain des années 90. On n’était pas ben bon en anglais et ça ressemblait à plein d’affaires, mais ça m’a fait «jammer», avoir un local et apprendre à jouer.

Au BC, je faisais du pouce, du camping, et je jouais de la guitare sans arrêt surtout parce qu’y avait juste ça à faire. J’ai découvert la culture des open mics, du folk, les buskers. J’ai aussi commencé à écrire en français, bizarrement en traduisant le slang de Bob Dylan. J’ai découvert que chanter ça pouvait être plein d’affaires; théâtral, crié, slammé, que j’avais le droit d’imiter un instrument ou de juste parler des fois.

Ça te fait une grosse année… en même temps, j’ai vraiment l’impression que t’es un faux slacker, quelqu’un qui travaille très fort malgré les apparences. T’es content? Tu la voyais comme ça, ta vie?

À 12 ans, quand je rêvais de faire de la musique, je voyais juste la tournée; je voulais que ça me fasse bouger géographiquement. Je n’avais aucune idée d’un salaire en musique, comment on peut vivre de ça. J’ai fait de la peinture, de la construction… un moment donné ça s’est juste imposé que tant qu’à être plombier, j’avais envie de faire des tounes. Que c’était peut-être aussi important que de bâtir des maisons.

Rester en mouvement c’était vraiment important pour moi.

Je pense qu’au fond tu fais la musique que tu veux entendre. Celle qui est nécessaire, qui manque. Tsé quand j’ai rien à faire j’angoisse, faque je gratte ma guitare. À la base c’est juste ça, simple de même. Pis là un moment donné tu te dis «ça s’en va où tout ça? C’tu dans le vide? Je vais-tu toujours avoir des choses à raconter?»… Décider d’en faire son métier c’est vraiment autre chose que juste faire de la musique. J’ai catché que rester en mouvement c’était vraiment important pour moi. Je ne déprime pas, first, faque ça c’est bon (rire).

Tu changes souvent de musiciens, tu refais les arrangements de tes chansons ou t’improvises des paroles en concert; c’est important pour toi ce genre de liberté?

Aux Francofolies c’était l’fun, ça a fait du bien, j’ai essayé des affaires, j’ai même lâché ma guit’ pour une toune c’était spécial, je feelais tout nu pas pire (rire). Tsé, le cadre des festivals de même c’est comment dire… déprimant un peu? T’as l’impression de marcher au Dix30, avec les stands de chars et de compagnies. C’est vraiment agressif. Mais j’ai feelé comme si les tounes qu’on jouait étaient faites pour ce contexte-là, en parler, être le contrepoids de ça. Moi ça me nourrit de réagir à des affaires de même; je me sens comme le gars aux cheveux bleus dans la classe qui a pour mission d’amener le monde ailleurs. C’est vivant.

 

 

 

C’est vrai que sans être moralisateur tu prends position quand même dans tes textes. C’est engagé d’une manière plus personnelle, quotidienne peut-être. C’est une préoccupation quand t’écris?

À la base tu veux que ça parle à quelqu’un. Et je ne sais pas, parler de soi, c’est la meilleure façon de se rapprocher du monde peut-être. C’est ben mieux de ressentir de l’empathie en écoutant une toune que de feeler comme si on se faisait chicaner, me semble. Et j’essaie d’écrire des affaires intemporelles, et de laisser de la place à celui qui écoute pour se faire son idée sur ce que ça veut dire, aussi. J’essaie de révéler les gens à eux-mêmes, je pense.

J’essaie d’inspirer des émotions positives, même quand le sujet est pas full joyeux.

Mon message c’est surtout «heille, psst: tu peux faire ce que tu veux». Il se passe tellement de marde que j’essaie d’inspirer des émotions positives, même quand le sujet est pas full joyeux. La vibe, l’esprit du reggae est proche de ça je trouve; c’est des gens qui expriment du mécontentement, des idées de changement, mais qui sont en même temps tellement sereins par rapport à toute la bullshit qu’ils vivent.  On finit par se sentir proche de celui qui raconte, c’est plus constructif que d’être agressif en bout de ligne.

Je sais que t’as pas eu une année facile sur le plan personnel… je vais y aller avec mes gros sabots là, mais créer dans la souffrance, c’est un bon moteur tu penses?

Ben non, je ne crois pas à ça, créer dans la souffrance. Comme tout le monde, j’ai eu mon lot de moments de solitude, de peine, d’angoisse. Mais j’ai fait des bonnes tounes en feelant très mal et d’autres fois non. En fait ce projet-là m’a amené à réfléchir sur combien je suis une montagne russe, souvent. Trois-cent-soixante degrés d’imprévisibilité et la musique pour me gager ! (rire).

Ce n’est pas la souffrance qui fait la qualité de la création.

C’était ludique au début et c’est devenu thérapeutique avec le temps, faire des tounes. Tsé, quand tu découvres quelque chose de vraiment triste et beau en art, c’est sûr que ça ne fait pas le même effet que le reste. Quand mon père est mort, l’an passé, un moment donné je chantais dans mon char et je me suis enregistré. N’importe quoi, juste de l’impro, un gros ramassis d’affaires pis d’émotions. Et c’est devenu une toune. Une toune triste, qui joue dans une autre zone. Mais c’est vrai, tsé. C’est ça le plus important.

En fait ce n’est pas la souffrance qui fait la qualité de la création, mais je me rends compte que tout ce qu’on se dit depuis tantôt est lié. Le deuil, l’angoisse, l’importance de rester en mouvement, la tristesse et l’urgence de transformer des affaires plates en positif; c’est ça qui a été mon moteur pour me rendre au bout de cet album-là. Pis on a tout mis dedans, on n’a rien épargné.

C’est vrai que tout ce qu’on se dit depuis tantôt se recoupe. Au fond, on part tous des mêmes ingrédients, de nos vies, des affaires difficiles et pas réglées pour faire du beau. Y’en a qui font comme si ça n’existait pas, d’autres se fâchent et se voient comme des petits Che Guevara, ou plongent dedans et deviennent Radiohead. Toi tu chantes l’empathie et la résilience; c’est un cadeau pour l’âme, et vraiment loin d’être insignifiant tsé…

Ça m’a formé, la mort de mon père, pis ça a formé l’album aussi. Parce que j’avais pas le goût d’être triste. Ni le droit de feeler croche. Quand t’es face à quelqu’un qui va très mal, t’as comme le devoir d’être fort tsé, de passer par dessus ta peine pour qu’il se sente bien. Fallait que je sois élévateur, pas downer. Y’a de ça dans les tounes. Ça, pis de l’urgence. Réaliser que tout est important, qu’il ne faut pas manquer de bouttes. Ici, l’hiver, quand tu t’affaisses dans ton appartement pis t’attends qui refasse chaud, tu peux vraiment oublier que la vie avance.

L’année a été triste, mais l’été est arrivé; j’espère que le nouvel album sonne de même.

Ça fait drôle de parler de ça. C’est vraiment récent et j’essaie fort de ne pas trop donner de valeur à des sentiments négatifs ni de les dramatiser. Mais je réalise en le disant que mes chums dans le band ont vraiment vécu ça aussi, cette année weird là, avec moi. Mon humeur dans un jam était changeante, mon énergie et ma motivation n’étaient pas pareilles de jour en jour. Ça a donné des chansons plus associées à des émotions qu’à des styles de musique au final. C’est pas une mauvaise chose au fond.

Ça fait du bien pareil d’avoir un peu de recul maintenant sur tout ça.

Pas trop, juste un peu, un pas de côté mettons.

Et en bout de ligne, ça a fait un disque.

L’année a été triste, mais l’été est arrivé… j’espère qu’il sonne de même.

 

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Mon Doux Saigneur sera en concert le 15 juillet au Quai des Brumes avec la légende anti-folk new-yorkaise Jeffrey Lewis.

Lancement de l’album au Cabaret La Tulipe le 7 septembre, et on peut le précommander ici!

 

Pour lire un autre texte de JP Tremblay: «Lydia Képinski sans compromis».