Je n’en ai pas parlé outrageusement jusqu’à maintenant, mais à part vous confier sporadiquement mes raisonnements de trentenaire fatigué, ça va bientôt faire sept ans que je suis également ce qu’on appelle dans le jargon un humoriste «de la relève». Oui, oui, la magie du stand-up, qu’ici au Québec on associe immédiatement à des amphithéâtres bondés, des captations télé à heure de grande écoute avec tous vos comiques préférés des années 1990 et 2000 réunis à l’écran le temps d’un gala enregistré il y a quatre ans avec des prémisses figées dans le temps comme: «Coudonc c’est-tu moi ou en 2014…» et «Non mais les accommodements raisonnables!».

En vérité, être humoriste «de la relève» ça s’apparente plus à faire des allez-retour aux quatre coins de la province à 25$ pour un dix minutes de matériel. Si tes chanceux un corpo dans un club de golf où tu te fais complètement chier. Si tu es encore plus chanceux, un spot à une émission «nouveaux visages», même si tu as dix ans de métier, écoutée par trois manitobains.

Persiste encore cette idée aux yeux du grand public que dans le monde des arts «tu es une vedette ou tu n’es personne».

Remarquez, j’ai mis les guillemets autour du mot «de la relève», car c’est une expression que je n’affectionne pas spécialement, tout simplement parce qu’on ne prend pas à proprement dit la relève de quoi que se soit. Sur ce point, le terme «humoriste stand-by pour une durée indéterminée dans un milieu saturé» serait plus exact. Oui, évidemment il y a des nouveaux visages qui font leur entrée dans le panthéon des dieux du stand-up télévisé depuis les dernières années, mais pour beaucoup d’humoristes  ce qu’il faut comprendre par «de la relève» c’est que c’est surtout un euphémisme pour «pas connu».

En fait, le problème c’est que malheureusement, quand tu annonces aux gens que tu es un «humoriste pas connu» bon nombre vont automatiquement assumer «humoriste qui n’a pas réussi». Persiste encore cette idée aux yeux du grand public que dans le monde des arts «tu es une vedette ou tu n’es personne».

Fut une époque où moi aussi je voulais être une vedette.

Dans le monde du stand-up c’est un peu fou à quel point «le public» au sens large tient absolument à voir ta grosse face dans un gala Juste Pour Rire avant de juger que tu as «réussi» et te considérer comme «apte à la consommation». Faites-moi confiance sur celle-là, la plaie standard de l’humoriste moyen consistant à se faire balancer: «Pis? On te voit quand dans les Juste pour Rire?» Notez que je vous épargne ici la seconde plaie standard de l’humoriste moyen, le sempiternel «tu mettras ça dans ton numéro» généralement précédé de la pire joke de mononcle imaginable que tu ne mettras jamais dans le moindre criss de numéro de stand-up.

Et pourquoi autant d’importance accordée aux galas JPR vous me demanderez? Eh bien parce que «la télé» tout simplement. La télé, l’universel sceau d’approbation qui t’octroie (de façon temporaire la plupart du temps) le statut de «vedette» et les gens aiment ça les vedettes. Fut une époque où moi aussi je voulais être une vedette. On m’a vraiment bien vendu à quel point c’est cool d’être une vedette! Je suis triste, ma vie est stressante, j’ai un besoin d’acceptation, tout ça va certainement se régler en devenant une vedette?

La célébrité n’est pas nécessairement un gage de bonheur.

Puis à un moment donné tu finis par jeter un coup d’oeil par l’entrebâillement de la porte du showbiz et tu réalises que c’est plein de monde tout aussi malheureux que toi, avec des responsabilités stressantes et un espèce d’effet placebo d’amour vide de plein de fans qu’ils ne connaissent pas vraiment. Quand tu n’es pas connu, tu cours constamment après «être une vedette», quand tu «es une vedette» tu cours après «être une encore plus grosse vedette». Je ne veux pas généraliser, mais la célébrité n’est pas nécessairement un gage de bonheur si tu prends le temps de demander à Kurt Cobain et Robin Williams disons…

«Pas connu» n’est aucunement synonyme de «pas productif».

Bref, ça va faire sept ans que je suis un artiste pas connu, facile d’avoir l’impression d’être un plouc à travers tout ça. C’est généralement le bout où les gens abandonnent. Tu peux continuer aussi… Moi je suggère de continuer. Ce n’est pas nécessairement une promenade dans le parc pour l’ego, souvent les autres «réussissent» plus vite que toi, c’est poignant parce que tu veux «réussir» toi aussi, jusqu’à ce que tu te surprennes à comprendre que d’une certaine façon tu as «réussi» sans le savoir.

Continue à faire ce que tu aimes en faisant fi de la probabilité de succès.

Ce dont il faut se rappeler, c’est que «pas connu» n’est aucunement synonyme de «pas productif». Cette année je présente nul autre que mon troisième One-man show (Charles Beauchesne présente: «Tout ceci n’est qu’une sombre farce» ( 6,7,13,15,16 Juillet au Théâtre Sainte Catherine), c’est un peu infâme comme plogue, mais le fait est qu’à travers les années, sans nécessairement m’en rendre compte, j’accomplis (à moindre échelle) pas mal exactement les mêmes choses que les géants de mon milieu.

Continue à faire ce que tu aimes en faisant fi de la probabilité de succès. Ça sonne contradictoire, mais ça fait un bien fou, être ton propre produit. Travailler ton matériel en fonction de ce que TU veux dire, en fonction du plaisir que TU éprouves à donner vie à ton art, sans te sentir obligé d’être une brique dans le mur pour faire plaisir à un producteur…

Je m’appelle Charles Beauchesne, je ne suis pas connu, juste assez pour que ça fonctionne.

Non c’est pas nécessairement le truc qui envoie ta grosse tronche sur un TGV vers la célébrité, mais il y a quelque chose de beaucoup moins éphémère à faire les choses pour toi et laisser les gens qui aiment ça venir, lentement mais surement jusqu’à toi, t’apprécier en tant qu’humoriste et non en tant que vedette. La vérité c’est qu’une carrière artistique c’est un truc unique avec une stratégie de vente unique visant un public composé d’individus tout aussi uniques. Ça n’a rien à voir avec la «relève» de quoi que ce soit, tu n’es pas une marchandise interchangeable venue remplacer de la plus vieille marchandise interchangeable.

Je m’appelle Charles Beauchesne, je ne suis pas connu, juste assez pour que ça fonctionne, merci de me suivre les amis, vous valez plus qu’un spot à «Atomes crochus». Prochaine fois je vous reviens avec une anecdote de trentenaire fatigué, promis.

 

Pour lire un autre texte de Charles Beauchesne: «J’ai des cheveux, les gens veulent maintenant coucher avec moi».

  • Melanie

    La définition du « succès » est propre à chacun. Si pour vous, tant que vous faites des one-man shows à 100 personnes, vous êtes heureux, ne cherchez pas plus loin et ne vous comparez pas aux autres. Pour quelqu’un d’autre, sa définition du succès c’est de passer à la télé, ou d’avoir une Tesla, ou avoir une maison dans les « L » à Brossard, ou juste ne plus travailler dans un cubicule de 9 à 5. Il faut simplement trouver sa propre définition du succès. Posez vous la question: « Je vais avoir accompli le succès quand …  » et est-ce que c’est réalisable. ;)

  • Léa Stréliski

    Très bon texte. – Une humoriste aussi de la « relève ». ;)