Hugo Mudie a décidé de lâcher l’université pour partir en tournée non-stop avec The Sainte Catherines en 1999. Depuis ce temps, il a sorti 36 albums et il a brûlé plus de 10 moteurs de camions sur la route à travers le monde. Il est monté sur scène des milliers de fois, organisé des shows même en dormant, démarré des compagnies de disques, fondé des festivals, booké des rappers, géré des chanteuses, pogné deux fois la bactérie mangeuse de chaire, pleuré dans des loges, envoyé chier la moitié de la planète et faite le party avec l’autre moitié. Il veut aujourd’hui démystifier les dessous de l’industrie musicale telle qu’il l’a connue et la perçoit. Cette semaine, il nous parle du véritable rôle des réalisateurs de disques.

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Le rôle du gentil psychologue

On namedrop constamment des réalisateurs de disque pour démontrer à quel point un album est crédible et plaira assurément aux fans du groupe ou dudit réalisateur. On s’entend, en général, si on namedrop un réal’ c’est parce que le réal’ est plus connu que l’artiste. Mais qu’est-ce que fait un réalisateur exactement? Est-ce que les groupes ont vraiment besoin de ça? 

Faire croire que tu aimes la musique sur laquelle tu travailles.

Pour avoir réalisé moi-même quelques disques d’artistes (moins connus que moi évidemment), je dirais que mon rôle était surtout celui de psychologue. Tu dois trouver une façon gentille de dire au drummer qu’il peut démonter le trois quarts de son kit parce que personne sur la planète n’a envie d’entendre le son d’une cymbale «china» sur une toune ska-core. Tu dois aussi flatter le leader du groupe dans le sens du poil, tout en faisant croire que les autres membres du groupe sont aussi importants.

«Oui ça amène vraiment de quoi à la toune ta p’tite passe de bass après le bridge.»

Mais ce leader, tu dois lui aussi lui faire croire que ses idées sont bonnes, tout en les éliminant doucement en les remplaçant par les tiennes, en lui faisant croire subtilement qu’elles sont les siennes… un art!. C’est peut-être ça le plus tough en fait. Ça et faire croire que tu aimes la musique sur laquelle tu travailles.

Le réalisateur est aussi un genre de membre extra du band.

Quand j’ai enregistré avec Alex Newport qui officiait à titre de réalisateur pour l’album de Ste Cath’ ; Dancing For Decadence, je voulais absolument qu’il pense que Ste-Cath, c’était la best affaire avec laquelle il avait eu la chance de travailler. Même si le dude avait recordé avec System Of A Down et At The Drive In, je voulais qu’il se dise dans sa tête «man, those guys are the next Rage Against The Machine!». J’y croyais même. Plus tard, j’me suis rendu compte qu’il devait s’en crisser ben raide. Je ne lui ai jamais reparlé d’ailleurs.

Juste une question de nom

Le réalisateur est aussi un genre de membre extra du band. Il donne son opinion et doit juger les choix artistiques comme si c’était les siens. Mais de façon générale, ce ne sont justement pas les siens. Soit qu’il impose son style pour être certain qu’on le reconnaisse. Soit qu’il se moule à la gang et joint les rangs.

Y’a aussi celui qui s’en criss, qui est là pour la paye, qui passe du temps et qui dit «oui et non» et «pas certains de ça» sans jamais vraiment proposer une alternative. Il check son criss de phone toute la journée et des fois il fait croire qu’il a remarqué qu’une des guits est pas tunée et il demande de réaccorder l’instrument, qui est en général drette dessus. Mais de toute façon, tout ce que le label voulait c’était l’attention des journalistes en mettant «réalisé par Jean-Louis Mc Moutarde». Qu’il écoute ou pas. Who cares? C’est le réal pareil. Il va se pointer au lancement pareil. Si y’a pas une gig en Abitibi ce mardi-là.

Derrière cette illusion de grande famille unie par la créativité et le désir obsessionnel de changer le monde, se trouve une bête égoïste et compétitive.

Je viens de faire un album et j’ai engagé un réalisateur. Mais je savais que j’avais choisi le bon quand après lui avoir demandé de réaliser mon album, il m’a dit qu’il ne savait pas ce que ça voulait dire et ne comprenait pas c’était quoi son rôle exactement. Je voulais justement quelqu’un qui allait donner des idées que moi je n’aurais pas eues, sans essayer d’imposer sa «personnalité». Quelqu’un qui connait des méthodes, des gadgets, des pédales et des sons que je ne connais pas. Je pense que c’est ça un peu qui devrait être important quand on choisit un réalisateur. Pas quelqu’un qui connait exactement la même chose que nous… sinon ça ne donne presque rien.

À moins d’avoir besoin de quelqu’un qui t’encourage, te dise que tu es bon, te donne confiance. Mais si c’est le cas, je conseille peut-être de faire autre chose que musicien dans la vie. Car derrière cette illusion de grande famille unie par la créativité et le désir obsessionnel de changer le monde, se trouve une bête égoïste et compétitive qui va tout faire en son pouvoir pour des likes, des applaudissements, des selfies, des handjobs, du cash, de l’attention, de la dope, des beer tickets et des entrevues. 

La magie quand elle passe, on s’en rend pas compte.

Un combat contre Voldemort

On a toute vu plein de documentaires sur des bands en studio et quand tu enregistres un album, surtout ton premier, tu essaies de reproduire ce que tu as vu. Du monde, évaché dans des couch, qui semble constamment être sur un buzz de weed, avec plein de monde plus famous les uns que les autres qui hang out et un réalisateur en totale fusion avec le band. Tu essaies de forcer les inside jokes après la première après-midi. Tu essaies de créer une magie qui ne s’invente pas.

La magie quand elle passe, on s’en rend pas compte. Quand on essaie de l’attraper et de la contrôler, elle disparaît automatiquement. Check Ron Weasley, le chum de Potter. Quand il essaie d’utiliser la magie en réaction, pour booster son égo meurtri, ça ne marche pas. Mais quand il en a absolument besoin pour sortir ses chums de la marde, il réussit à tout coup. Souvent malgré lui. C’est la même chose avec la magie d’un réal. Les matchs parfaits sont souvent les plus improbables et imprévus.

 

Pour lire un autre texte d’Hugo Mudie: «Musique: La vérité sur les backstages».