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Eman x Vlooper d’Alaclair Ensemble, rappeurs oldschool à la SAT
Les rappeurs pré-internet ne l’ont pas eu facile. Ils fouillaient MANUELLEMENT dans les magasins de vinyles pour dénicher un beat potable. Ils se déplaçaient PHYSIQUEMENT pour chercher des sons, débusquer des mélodies qui collent à leur voix. Ils avaient les doigts posés sur REC/PLAY, à l’affut, prêts pour enregistrer un bout de chansons qui passait à la radio. Ils n’avaient pas de caméra pour filmer leurs exploits, non, ils avaient un miroir.
Eman et Vlooper du collectif Alaclair Ensemble sont tout droit sortis de cette époque-là. Ils l’ont vu, l’ont vaincu et maintenant ils sautent à pieds joints dans l’ère numérique. Pas de nostalgie mielleuse ni de regrets, ils trippent vraiment sur le WiFi haute vitesse, mais reste qu’on voulait entendre leurs avis sur cette époque du néolithique-préiPhone.
«Man il y a un site web, YouTube, faut qu’on aille là! Il y a des vidéos que tu peux tcheker de Kanye West».
Mercredi soir, pour l’ultime soirée du Printemps numérique, Eman x Vlooper (et KNLO) investissent la SAT pour un spectacle qui mêle techno et musique. On les rencontre en pleine répétition avec des gadgets tout droit sortis du futur.
Parlez-nous de l’époque pré-internet.
Vlooper: On fait de la musique depuis tellement longtemps qu’on a traversé toutes les époques. Il y a 20 ans, on nous disait qu’on était chanceux avec la technologie de l’époque, la technologie des «cassettes».
Eman: J’avais un synthétiseur-clavier qui contenait des beats préenregistrés, c’était assez rudimentaire. On pouvait faire des loops, taper des drums et même rentrer des samples, c’était assez cool. Souvent, on samplait sur des vinyles.
L’arrivée d’internet dans la création musicale, c’est assez incroyable.
Est-ce vous vous souvenez de la transition cassette-ordi?
Vlooper: On enregistrait sur cassette, donc une fois je me suis buté à ça. Je suis arrivé à l’un de mes premiers spectacles, je tends la cassette au gars, je lui dis que mes beats sont là… il me dit: «Dude, c’est pu ça». C’est fini les cassettes. J’ai donc pris des faces B de vinyles de rap qui traînaient. Ça a été une grosse coupure.
Eman: Je me souviens du moment où on a fait des beats sur ordinateur et qu’on les sortait en CD. Ça, c’était révolutionnaire, ça sonnait bien, on avait l’impression d’être ailleurs.
Vlooper: En 2006, je me rappelle que KNLO m’a dit: «man il y a un site web, YouTube, faut qu’on aille là! Il y a des vidéos que tu peux tcheker de Kanye West». L’arrivée d’internet dans la création musicale, c’est assez incroyable.
Est-ce que vous êtes des hommes de votre époque?
Vlooper: Je vis pleinement dans le moment présent!
Eman: Pour nous, Alaclair Ensemble, quand on rentre dans un studio, la première question qu’on se pose c’est: où est le WiFi? Je dig sur internet pour faire des beats. Sans ça, c’est un blocage de retourner dans les vinyles.
Les old schools sont obligés d’être bons en live.
Avez-vous une longueur d’avance sur la génération actuelle? Vous avez quand même connu l’époque avant/après?
Eman: Non, le réflexe c’est de se bloquer à 2017. C’est vrai que c’était vraiment plus compliqué dans le temps, mais ça ne fait pas de nous des gens meilleurs.
Vlooper: Les meilleurs vont arriver à leurs fins. Il y a des phénomènes inexpliqués. C’est hot, je trouve ça fly. Certains ne savent pas chanter, mais ça sonne bien quand même, l’ordi corrige tout.
Quelle est la différence entre vous et la nouvelle génération?
Eman: Les old schools sont obligés d’être bons en live, il fallait être discipliné, être en forme pour livrer la marchandise. Je pratique 2000 fois avant que mon rap soit au point, eux ils font ça plus rapidement. La nouvelle génération a de la misère avec un spectacle live, ils sont habitués à pratiquer sur un ordinateur qui corrige tous les défauts. En spectacle, ils chantent par dessus leurs propres tounes. Ils appuient sur play et ils poppent le champagne sur la scène.
Vlooper: Je suis conscient de l’impact de la technologie, de la place que ça a dans la création musicale et du business autour. On dépend de ça totalement. Si on ne fonctionne pas avec, rien ne se passe.
Qu’est-ce qui explique un succès aujourd’hui?
Eman: C’est devenu tellement imprévisible. Pourquoi cette toune là pop comme ça? Je me le demande, ça doit être un mélange de bon timing, d’astres qui s’alignent, le tout combiné à des algorithmes. Un peu comme l’histoire de Kaytranada.
Vlooper: Son histoire est folle. La première fois que Kaytranada a mis de la musique, c’était dans l’un de nos event à Montréal. Il était là avec son frère, c’était un petit jeunot, il ne disait pas un mot, il était tout gêné. Aujourd’hui, il fait jouer ma toune à BBC radio à Londres. Il fait jouer du beat Québ dans sa tournée, il ne nous a pas oubliés.
Eman: Le dude se fait suivre par des milliers de gens, mais une fois, j’écris un commentaire sur son Instagram et il me répond malgré la marée de monde. Il est vraiment allumé.
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Dans le studio, Vlooper et Eman avaient l’air de vrais gamins surexcités avec leur joujou technologique prêté par Music Motion Alliance. À les voir s’amuser, à entendre leur création, on se dit qu’au final, la technologie n’y est pas pour grand-chose. Tu leur donnes un silex et un bâton, et ils te feront un beat qui transcende les époques.
Pour lire un autre texte d’Hamza Abouelouafaa: «La [t]hug life de Pony».