Tout a commencé avec une chanson d’Action Bronson, de son album Mr.Wonderful. Je venais d’avoir le CD et je l’écoutais dans mon char comme je fais avec chaque nouveau disque que j’achète.

Je subis à chaque jour les choix musicaux de mes enfants (qui ne sont pas si pire quand même depuis leur naissance : Kiss, AC/DC, The Ramones, One Direction, SIA, Lady Gaga, Stromae, Poison, Les Hay Babies, Koriass et j’en passe) quand on est en char. J’ai donc établi la loi du nouveau CD : quand Papa a un nouveau disque, c’est ça qu’on écoute. Mon fils a tout de suite accroché à la chanson «Baby Blue», la meilleure de l’album du rapper. Il a 9 ans et il a un talent fou pour retenir les mélodies et les paroles de toutes les chansons.

Après 3-4 écoutes de l’album, il connaissait la toune «Baby Blue» par cœur. Les paroles du refrain vont comme ceci :

Why you always all on my back?
Why you gotta do me like that?
Why you gotta act like a bitch when I’m with you?
Baby girl I’m blue

Nous chantions à tue-tête les paroles de cette toune de break up, les fenêtres baissées dans les rues d’Hochelaga et de Rosemont et la vie était belle, jusqu’à ce que j’entende mon fils de 9 ans chanter très fort le mot «bitch»…

La vie était belle, jusqu’à ce que j’entende mon fils de 9 ans chanter très fort le mot «bitch»…

Je ne suis pas pour la censure sous aucune forme.

Je n’utilise pas le mot «bitch» pour parler d’une fille en général.

Mais je pourrais utiliser le mot «bitch» dans la vie pour parler par exemple, d’une dame qui plaque mon panier à l’épicerie, coinçant ainsi mon auriculaire gauche entre la cage de métal de mon panier et la sienne, dans le but de passer devant moi dans la file, pour sauver 4 minutes de sa journée de marde à écouter 19-2 en rafale.

Vous savez les enfants, dans cette chanson-là, il dit «bitch». Ça veut dire «chienne», la maman chien dans le fond.

Je devais faire un p’tit travail de traduction auprès de mes petits :

– Vous savez les enfants, dans cette chanson-là, il dit «bitch», ça veut dire «chienne», la maman chien dans le fond, et c’est un genre d’insulte pour une fille vraiment méchante…mais on dit pas ça. Ça ne me dérange pas que tu le chantes avec moi dans l’auto, mais pas devant d’autres gens là, c’est pas un beau mot.

Après quand le bout «bitch» arrivait, il le chantait pas mal moins fort, avec un genre de retenue, comme quand tu as besoin de dire «au pénis» à ton médecin, quand il te demande :

– Donc tu as une douleur où?

Ça m’a fait beaucoup réfléchir. Je ne laisse pas mes enfants écouter des films d’horreur et même des films d’action trop intenses. Je trouve qu’ils n’ont pas besoin d’avoir ce genre d’images dans leur tête pour l’instant.

Est-ce que je veux empêcher mon fils d’écouter Action Bronson, Chance The Rapper, Kanye West, Kendrick Lamar et Drake? Non.

Je considère que nous sommes très libéraux comme parents et comme famille, mais où tracer la ligne dans le cas du rap game? Je comprends totalement que ça fasse partie du langage du rap, que c’est stylistique, je comprends l’historique, la réappropriation, mais comment expliquer à ses enfants qu’il peut chanter toutes les paroles de toutes les tounes, mais quand ça dit «nigga» et «bitch» qu’il peut juste le dire dans le char, juste avec moi. Et même là, j’suis pas à l’aise.

Est-ce que je veux empêcher mon fils d’écouter Action Bronson, Chance The Rapper, Kanye West, Kendrick Lamar et Drake? Non. Premièrement, j’aime ça. Deuxièmement, c’est une forme d’art valable et très pertinente de nos jours. La musique la plus audacieuse et innovatrice des années 2000 je crois. Je ne veux pas que mes enfants écoutent juste du classic rock et de la musique pour les adolescents parce que c’est clean et safe. J’suis bien content qu’ils écoutent Lady Gaga, mais ces temps-ci, mon fils écoute du Young Thug. J’peux pas lui dire de ne pas écouter ça. Est-ce que je peux lui dire de ne pas chanter ça? Ou certains mots? Je serais curieux de savoir ce que ces rappers pensent de ça. Certains d’eux ont des kids même.

J’me suis dit que j’étais peut-être trop politically correct.

Il y a quelque temps on est allé au show de Chance The Rapper avec les enfants. En première partie c’était DJ OREO. Les enfants l’ont vraiment aimé. Moi j’étais assez perplexe de voir 10 000 personnes chanter TOUTES les paroles de TOUTES les chansons, tout en dansant comme si y’avait pas de lendemain, alors que c’était un simple dude qui faisait jouer sa playlist sur iTunes. Je regardais avec des yeux grands comme le jumbotron du Centre Bell tous ces jeunes (beaucoup de blancs) de toutes nationalités qui se laissaient aller avec les «bitch» et les «nigga» en faisant un genre de move de bras que nous faisions étant jeune sur l’autoroute pour faire klaxonner les 18 roues. J’me suis dit que j’étais peut-être trop politically correct. Mais en même temps je ne serai jamais à l’aise de chanter:

« Man down, where you from, nigga? »
« Fuck who you know! Where you from, my nigga? »
« Where your grandma stay, huh, my nigga? »
« This m.A.A.d city I run, my nigga »

Avec 10 000 autres personnes en regardant un homme noir sur le stage.

J’aimerais mieux que mes enfants ne fassent pas ça non plus. Mais j’aimerais crissement ça qu’ils aillent au show de Kendrick Lamar par contre. (Si c’était pas aussi cher -un autre débat-)

Si n’importe quel groupe rock québécois sortait une toune qui dit «salope», on les lyncherait direct.

Depuis quelque temps, la toune préférée de mes enfants est «I’m the one» de Dj Khaled. Agréable pour les 10 premières écoutes. Un après-midi mon fils voulait absolument qu’on check le vidéo, moi, lui et sa sœur de 6 ans. On l’a regardé. J’ai été obligé de faire pause encore une fois. Plein de filles en string avec des faux totons qui dansent de façon « j’suis tannée d’être icitte en criss pis j’suis sul gros juice » pis des chanteurs tout habillés (sauf Bieber en chest). Le «luxe» cheap. Le gold, le linge neuf, les placements de produits. Les filles ont un rôle totalement accessoire.

Je voulais être certain que mes enfants comprennent que le vidéo n’était pas une bonne représentation de la réalité:

– Tsé les enfants, la toune est bonne, c’est l’fun, mais si les femmes sont presque à poils, les gars devraient l’être aussi. Pis tant qu’à avoir des filles dans une vidéo, elles devraient danser ou chanter ou faire de quoi. Tsé, les filles, ça ne sert pas juste à faire shiner les gars pis à être belle… pis pas besoin d’avoir des seins gros comme des ballons de basket… mais si c’est ça que t’aimes c’est cool aussi…

– Oui c’est vrai que le vidéo est laid. J’suis sûr que c’est pas l’idée de Chance, il respecte les femmes lui.

– Mais la toune est bonne en tout cas…

Est-ce que le fait d’entendre tout ça de façon banale, en tant qu’enfants, influencera les adultes qu’ils deviendront? J’espère que non.

Je pense qu’on est peut-être un peu slack sur notre façon de juger les paroles dans le rap. Si n’importe quel groupe rock québécois sortait une toune qui dit «salope», on les lyncherait direct, mais on laisse passer beaucoup plus avec le rap. De peur d’avoir l’air vieux jeu peut-être. Une chose est sûre, je ne veux pas que mes enfants pensent que les filles sont des bitchs qui servent à être belles pendant que les gars font autre chose. Qu’ils disent des mots qui blessent des gens depuis des décennies, comme si c’était un autre mot cool. Je ne veux pas qu’ils tripent sur le cash non plus. Mais c’est le bon vieux débat de la violence à la télé ou dans les jeux vidéos.

Est-ce que le fait d’entendre tout ça de façon banale, en tant qu’enfants, influencera les adultes qu’ils deviendront? J’espère que non.

Allez jouer dehors maintenant.

 

Pour un autre texte d’Hugo Mudie : «La vérité sur la tournée québécoise»

  • Fleuri Rai-Je

    Salut Hugo,
    Même si l’industrie pousse beaucoup le Hip-Hop d’influence gangsta, il y a tout de même une floppée d’artistes qui n’utilisent pas de mots vulgaires. Mes enfants chantent Nomadic Massive, Radio Radio, IAM… Bref, il y a plusieurs cultures Hip-Hop, sors du mainstream.