Depuis toute jeune, elle me fascinait, sans jamais avoir entendu le mot féminisme. Fan invétérée qui collectionnait toutes ses BD, j’avais abandonné l’espoir de voir la princesse amazonienne sur grand écran. Finalement, c’est chose faite, et ça m’a donné l’envie de retourner au bureau le lendemain en défonçant la porte pour demander une augmentation de salaire illico presto à coup de Boom! Kapow!

J’ai été surprise par un film aux proportions hollywoodiennes, mais tout aussi audacieux, avec une héroïne à l’affiche. Rien d’anodin puisqu’au cinéma, la norme pour ce qui est des personnages féminins consiste à être sauvées comme Loïs Lane, à assister l’homme blanc tout puissant comme James Bond, à être baisées comme… dans plein d’exemples.

Le premier Wonder Woman est acclamé par les critiques en plus d’être un franc succès au box-office.

Le dernier film à avoir mis en vedette une superhéroïne —Catwoman — était un flop monumental. Le premier Wonder Woman est acclamé par les critiques en plus d’être un franc succès au box-office. Après avoir fait preuve de réticences, les producteurs envisagent déjà une suite. DC Comics et Warner Brothers n’ont pas besoin de ma pub. Plus qu’un film d’action, sa popularité n’est pas due au hasard et c’est ce que je tiens à souligner.

Quand c’est la femme qui sauve l’homme

Dans Wonder Woman, les rôles sont inversés. Aucun homme n’apparait dans la première partie du film qui se déroule sur l’île de Themyscira, terre des Amazones qui vivent à l’écart du bordel des hommes et n’ont besoin d’eux ni pour bâtir une civilisation, ni pour se défendre, ni pour le sexe. Plutôt rare pour un film mainstream.

Difficile d’imaginer Superman manquer autant de crédibilité, même avec un slip par dessus ses collants.

L’histoire se déroule en 1918. Wonder Woman quitte Themyscira et arrive à Londres, dans une société qui ne lui accorde aucune place. Dans une scène, elle entre dans une assemblée d’élus composée uniquement d’hommes, provoquant ainsi un tollé. Ils discutent stratégie de guerre, essayant de déchiffrer un langage ennemi. Wonder Woman s’émince et ils découvrent avec stupéfaction que la femelle est polyglotte. Fort heureusement, les choses ont bien changé depuis l’époque…

Twitter du vice-président Pence.

Ou peut-être pas tant que ça.

De la BD à l’écran : une longue saga

Il a fallu 76 ans depuis la création de Wonder Woman pour en arriver là. En 2016, l’héroïne légendaire faisait une timide apparition dans Batman v. Superman : Dawn of Justice. Les trois forment «la trinité» des super héros. La superhéroïne la plus connue au monde a enfin son propre film alors que ses homologues masculins sont constamment en tête d’affiche. Pourquoi ?

Pour comprendre, il faut plonger dans le passé trouble du personnage. Tantôt progressiste tantôt soumise, le sort de Wonder Woman était à la merci d’auteurs masculins de DC Comics aux imaginaires fantasmés, qui au fil des décennies, l’ont dépeinte en victime de bondages, puis en lesbienne, ou encore en faiblarde sensible aux charmes des hommes, en passant par une accro du magasinage, pour ensuite se mettre en retrait…

Aucun homme n’apparait dans la première partie du film.

Pourtant, elle est censée être dotée de pouvoirs divins. Pas très logique tout ça. Difficile d’imaginer Superman manquer autant de crédibilité, même avec un slip par dessus ses collants. Mis à part quelques grandes lignes, la trame narrative de Wonder Woman a été modifiée si souvent qu’aucun scénario ne s’est établi et ces inconstances ont fait d’elle un personnage trop compliqué, trop bizarre, trop effacé. Parallèlement, Wonder Woman devenait un symbole féministe auprès du public.

Des analystes ont longuement étudié la signification de la Wonder Woman sadomaso des années 40 et 50. © DC Comics

Malgré tout, Wonder Woman a atteint le statut d’icône aux côtés de Superman, Batman et Spiderman. La réalisatrice Patty Jerkin comprend ce qu’elle représente et la fait renaitre en lui apportant des nuances, dans une version actuelle et authentique. Le succès du film – le plus couteux et lucratif réalisé par une femme – démontre une avidité pour des personnages féminins forts.

Pas juste l’héroïne de geek

L’année dernière Wonder Woman a brièvement été élue ambassadrice honoraire d’une campagne pour l’émancipation des femmes à l’ONU, ce qui a donné lieu à une vague de critiques. Pourquoi diable choisir le personnage d’une BD alors que de vraies femmes de partout se battent chaque jour ? Sauf que pour de nombreuses petites filles ailleurs dans le monde, à défaut de jouets, la BD est leur seule source d’évasion, ou même le principal outil pour apprendre à lire. Un personnage fictif comme seule figure, la seule source d’inspiration pour botter des culs à coups de Zot! Kaboom!

Si Wonder Woman récolte enfin les honneurs qui lui reviennent, nous aurons réellement gagné la bataille lorsqu’on arrêtera de trouver ça exceptionnel, de voir une superhéroïne portée à l’écran par une réalisatrice.

 

Pour lire un autre texte de Lila Ait : «Fellag et son humour intello-subversif»

  • Sophie Pouliot

    Un texte très intéressant ! Je suggère amicalement, toutefois, de remplacer le terme «s’émince» (qui voudrait dire: se couper en fines rondelles) par «s’immisce» lorsque vous parlez de la scène de la traduction. ; )