Depuis les cinq dernières années, le rap québécois surfe sur une renaissance sans précédent qui s’est développée, jusqu’à en dédier la soirée d’ouverture des Francofolies de l’an dernier. Un tel exploit aurait été inimaginable en 2010. Parmi cette nouvelle génération de rappeurs, le trio Loud Lary Ajust a été une figure de proue jusqu’à l’an dernier où, à l’apex de leur succès, on apprend que le band prend une pause indéterminée.

Quelques mois ont alors passé jusqu’à aujourd’hui, jour où Laurent Fortier, alias Lary Kidd, est sur le point d’entamer un virage charnière dans sa carrière en publiant son premier album solo post-LLA, simplement intitulé Contrôle.

A priori, l’album propose un son et une esthétique qui détonnent avec son matériel précédent; bien loin de se contenter d’un victory lap de son succès passé, Lary opte pour étaler ses peurs et sa vulnérabilité de manière violente et sans filtre.

Il est passé me rejoindre l’autre jour dans un café du Mile End pour qu’on puisse jaser de sa musique. J’ai pas de mal à le voir arriver de loin, affublé d’un jersey flash qui rappelle sa marque de linge OFFICIEL… et un fidget spinner dans les mains. Pendant qu’on passe à travers le small talk préentrevue, je peux d’emblée voir ses yeux faire des allers retour entre les miens et son téléphone qui s’empile déjà de notifications. Je crois qu’on est beaucoup à se battre pour son attention et j’commence à mieux comprendre le rôle du spinner.

C’est définitivement moins complexe, faire mes affaires tout seul.

«C’est le deuxième que ma blonde m’achète», me dit-il en donnant un spin. «y’a quelque chose, avec ces affaires-là…» Je suggère qu’elle essaie peut-être de lui faire passer un message avec ça? Il donne un spin de plus et me répond «euh, arrête de les perdre?»

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Premièrement – et c’est certain qu’on t’a déjà posé cette question trop de fois, mais j’ai pas réussi à trouver de réponse de ta part sur internet –  qu’est-ce qui a mené à la séparation de Loud Lary Ajust?

C’est vraiment banal, en fait. Un moment donné on parlait et Simon [Loud] l’a juste proposé, genre «j’pense que je ferai pas un nouvel album tout de suite, j’ai envie de faire mes shits solo». Faque Ajust pis moi on a répondu «Ah OK, ben à la tienne, man, pis nous aussi dans ce cas». Faut dire qu’on sentait quand même tous ce besoin de prendre un break de la grosse machine qui s’était formée autour de LLA, et on avait de plus de plus cette envie de s’émanciper en tant qu’artistes solo, chacun de notre côté.

L’objectification des femmes dans le rap, la fascination pour les armes à feu, tous ces concepts qui m’attirent dans la musique des autres, j’ai jamais su comment me positionner par rapport à ça.

Et donc vous permettre d’expérimenter chacun selon vos styles respectifs. D’ailleurs, par rapport à ça, ton processus solo s’est passé comment, comparativement au processus avec Loud Lary Ajust?

C’est définitivement moins complexe, faire mes affaires tout seul. C’est moins complexe du fait que j’ai pas constamment à m’en remettre à deux autres dudes. Simon et moi, on déteignait chacun beaucoup l’un sur l’autre; là cette fois y’a personne qui a déteint sur moi. C’était bien que ça se fasse quand on était ensemble, mais là ça m’a permis d’être beaucoup plus incisif, moins réfléchi et surtout très brut. L’album se veut très ressenti, tu vois c’que j’veux dire? Sur LLA j’étais comme ça aussi…

…mais t’avais Loud pour te tempérer.

Oui! Il me challengait, lyrically-speaking. On se prêtait nos styles, alors que dans cet album-là [Contrôle], j’suis plus une boule de rage, so tu verras pas tant de double-sens dans mes paroles. Pis tu vois, Loud, de son côté, ça lui a permis de centrer sa musique sur ses textes et sa voix.

C’est vrai, d’ailleurs on peut très bien voir le contraste de vos styles en écoutant New Phone, de Loud, plus cérébral avec une vibe d’été, et Contrôle, plus sinistre et impulsif. Vous êtes difficilement comparables et j’étais heureux de constater ça, parce que j’t’avoue avoir eu une petite peur de vous voir sortir deux albums un peu trop identiques qui vous auraient indirectement mis en compétition.

Absolument. Pis ultimement, j’crois que si on offrait du LLA sans Loud ou Lary, you’d be missing the point.

J’arrive pas avec les réponses; je m’arrête aux questions.

Le premier mot qui m’est venu en tête en écoutant Contrôle, c’est… animal. Y’a quelque chose d’agressif, pis de glauque. Y’a un pattern ici, si on part de l’ambition de Blue Volvo en 2014 jusqu’à la fatigue de Ondulé en 2016, et là on arrive à Contrôle qui sonne comme la suite émotionnelle de toi, seul…

Tout seul et déprimé (rires).

Oui, mais lucide aussi, et définitivement moins glamour.

Oui. Cet album, c’est un gros paquet de confusions lucides; tu me verras pas prendre position. J’me sens comme une victime de ce que je déplore: l’objectification des femmes dans le rap, la fascination pour les armes à feu, tous ces concepts qui m’attirent dans la musique des autres, j’ai jamais su comment me positionner par rapport à ça. À quel point est-ce que j’ai tort d’aimer ça? Pis comment est-ce que je le véhicule à mon tour? Comment est-ce que je transpose cette confusion dans mes chansons? Contrôle, c’est le résultat de cet exercice de conscience.

Un peu comme ta track «Ultra-violence», qui me fait penser à m.A.A.d city, de Kendrick. Y’a quelque chose d’urgent, de déboussolé et d’horrifiant là-dedans.

«Ultra-violence», c’est un collage de scènes de nouvelles, qui fait qu’on a juste jamais de break à ce sujet; où la violence et la terreur te sont constamment beurrées dans ta face. C’est peut-être quétaine comme réflexion, mais c’est aussi pour ça que c’est amené de façon aussi brute, comme le reste de l’album. J’arrive pas avec les réponses; je m’arrête aux questions.

Lary Kidd fera à nouveau partie des Francofolies le 9 juin à 23:00 sur la Scène Urbaine.

Son nouvel album Contrôle est disponible à partir d’aujourd’hui.

Pour lire un autre texte de Simon-Albert Boudreault : «Qu’est-ce qui se passe quand le jeu vidéo débarque dans les salles de concert