Steve Jobs est mort récemment. Parallèlement à ça, des dizaines de milliers d’africains sont morts en raison de la famine qui sévit depuis juin dans l’Est de l’Afrique. Pour résumer la situation : il y a des parallèles plus malheureux que d’autres à faire.

«One dies, million cry. Million die, no one cries.» La rhétorique a fait le tour du monde. Elle m’est parvenue sur Facebook via un certain Aslam Zubair, du Pakistan. En ce moment, plus de 6300 personnes ont partagé sa photo, 9000 l’ont likée.

Laissez-moi vous expliquer la raison de la popularité de ce genre d’analyse choc de l’actualité pour ensuite vous montrer pourquoi c’est MAL.

Ce montage photo opposant ainsi la mort du fondateur d’Apple à la famine en Afrique fait appel à un processus fort populaire : le manichéisme. Il s’agit d’opposer sans trop de nuances deux concepts, le bien et le mal, le bien étant ici le fait d’être conscient du drame qui sévit en Afrique, le mal : pleurer la mort de Steve Jobs, un humain parmi d’autres, alors que des milliers d’Africains meurent en Afrique.

Cette façon d’opposer les idées est très populaire car elle rivalise de simplicité. Elle donne un moyen facile à ceux qui n’en ont pas de comprendre l’actualité et de se sentir plus intelligent en ayant l’impression d’aller plus loin que la surface, la surface étant que Steve Jobs est mort et qu’on en fait un plat. C’est de la démagogie, et, sans vouloir en faire, c’est un peu ça qui a mené l’humain du national-socialisme au nazisme, et du communisme aux dérives du communisme.

Vous me direz : «Peut-être, mais au fond, c’est vrai que Steve Jobs est mort et qu’on en fait un plat, alors que des milliers de personnes meurent en Afrique et qu’on s’en fout».

C’est vrai. La raison pour ça est fort simple et tient en une loi bien connue des journalistes : la règle de proximité. Cette règle fait en sorte que l’humain, quel qu’il soit, est plus naturellement intéressé aux sujets qui ont une proximité (qu’elle soit physique, conceptuelle ou idéologique) avec lui. Si quelqu’un se fait tuer en Asie du Sud-Est, je m’en fous. Si le meurtre a eu lieu à Montréal, ça fait la une du journal. Si c’est une fille de mon âge qui s’est faite tuer, je capote, et si ça s’est passé dans ma rue, je risque d’aller aux funérailles. Faut pas s’en faire, c’est normal, c’est humain.

En gros, la photo d’Aslam Zubair, du Pakistan, éveille en nous la culpabilité d’être des égocentriques, ce qui est la nature profonde des êtres humains. Au fond, la photo d’Aslam Zubair, du Pakistan, nous culpabilise d’exister, si l’on veut simplifier nous aussi.

Dans le cas qui nous intéresse, on oppose le gars qui a créé l’ordinateur personnel et le téléphone qui m’accompagne dans à peu près tout ce que je fais à des milliers d’africains sans visage, dont la réalité n’a aucun lien avec la mienne. Ajoutez a ça le fait que c’est un peu toujours la misère en Afrique et on a la population mondiale la moins concernée au monde.

C’est triste. L’humain moyen a une capacité de compassion limitée, et, la plupart du temps, ses ressources compassionnelles sont affectées à ce qu’il connaît. Parfois, même si je ne crois pas au bon dieu, j’ai l’impression qu’il nous a fait ainsi pour nous permettre de fonctionner. Imaginez si nous devions pleurer chaque drame, chaque misère humaine, nous n’avancerions jamais. Dans sa bonté, le bon dieu a aussi créé des personnes capables de plus de compassion et de moins d’égocentrisme : les travailleurs humanitaires.

Bien sûr, le montage photo opposant la mort de Steve Jobs à celle de milliers d’Africains a le mérite de susciter une réaction. Si vous ne saviez pas que des milliers d’Africains étaient morts cet été, vous voudrez peut-être, après avoir vu cette photo, vous informer de ce que vous pouvez faire en ce moment pour aider l’Afrique. Peut-être que vous deviendrez l’un de ces travailleurs humanitaires.

Ou peut-être partagerez-vous, comme des milliers de personnes, la photo sur votre profil Facebook en vous disant «c’est donc vrai». Vous ne vous sentirez pas mieux, vous ressentirez peut-être même un léger malaise, que vous aurez du mal à comprendre, mais vous aurez au moins le sentiment d’avoir résumé à votre façon, ou plutôt à celle d’Aslam Zubair, du Pakistan, l’actualité. Pire, vous aurez peut-être le sentiment d’avoir réellement fait quelque chose pour l’Afrique, en «éveillant» ainsi les consciences de vos compatriotes aussi endormis que vous.

Le restant de l’année, vous continuerez à compter les calories dans une bar Mars alors que des gens meurent en Afrique, vous mangerez du foie gras alors que des gens meurent en Afrique, vous vous marierez alors que des gens meurent en Afrique, vous vous paierez une croisière sur un beau bateau alors que des gens meurent en Afrique, vous achèterez de la bouffe bio à votre chien alors que des gens meurent en Afrique, vous vous plaindrez d’avoir trop de travail alors que des gens meurent en Afrique, chacune des actions que vous posez n’ayant aucune incidence sur le taux de mortalité en Afrique. Et les gens continueront de mourir en Afrique. Et vous continuerez d’être satisfait de votre téléphone intelligent.

Parallèlement à ça, des milliers d’autres drames humains auront lieu. Votre petite voisine se fera violer, 250 travailleurs d’usine perdront leur emploi, des enfants continueront à fabriquer les paniers tressés que vous achèterez chez IKEA, la forêt amazonienne s’étiolera, Hubert Reeves tentera en vain de vous amener à faire le lien entre l’utilisation de votre voiture et l’imminente fin du monde.

Et vous demeurerez blasés jusqu’à ce qu’une photo opposant la mort de Steve Jobs à celle de milliers d’Africains n’atterisse sur votre mur Facebook. Vous aurez à ce moment précis un semblant d’éveil.

Alors que Steve Jobs est mort, des milliers de choses se sont passées sans qu’on ne s’en indigne. Le reste de l’année aussi. Alors n’allez pas me faire croire que vous vous suffisez de bonne conscience en partageant la photo d’Aslam Zubair, du Pakistan. Vous avez le droit d’être triste que l’inventeur du iPhone soit mort. Ça n’a rien à voir avec les milliers de morts en Afrique. Au pire, si vous avez tout d’un coup mauvaise conscience, faites un don à la Croix Rouge. Vous vous sentirez mieux. Peut-être.

  • Catherine Lamarre

    Bravo pour ton texte!

  • Charles Boudreau

    Ce texte explique exactement ce que je pense. Bravo, beau travail!