La chorégraphe Daina Ashbee a choisi le sujet encore trop tabou des règles comme thème de son spectacle de danse. (Oui, on parle bien ici des règles des femmes, et non des objets pour mesurer des affaires.)

Avec puissance et audace, elle tente de disséquer les différents effets des menstruations dans son œuvre «POUR», présentée une seconde fois au public montréalais à l’occasion du Festival TransAmériques (FTA). Ce solo de danse sensuel et violent à la fois, aborde les douleurs qui traversent le corps des femmes grâce à la gestuelle saccadée et la nudité de son interprète, la danseuse Paige Culley.

À 27 ans, Daina Ashbee n’a rien à envier aux grands noms de la danse. La chorégraphe qui est en résidence à l’Agora de la danse de Montréal jusqu’en 2020 accumule déjà les récompenses et les tournées à l’international. Elle cherche avant tout à déconcerter les spectateurs, leur faire ressentir de près les mouvements, les bruits de respirations et les détails bruts des corps sur scène.

Aborder la douleur, mais aussi la beauté.

Ses créations accostent sans pudeur les thèmes de la féminité et de la nature, mêlant ainsi l’abstrait à la tangibilité des pas de danse. D’ailleurs, la description de «POUR» nous parle aussi (et étrangement) de chasse aux phoques. Chez URBANIA on était tout aussi intrigués et perplexes que lorsque notre grand-mère nous dit qu’elle a vu un OVNI dans le ciel. J’ai rencontré la jeune prodige afin qu’elle m’explique sa manière d’aborder les menstrues dans une chorégraphie.

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Le titre de ce solo est «POUR». Est-ce que c’est du français ou de l’anglais? Ça mange quoi en hiver?

C’est à l’anglaise, pour le verbe verser! Dans mon brainstorming j’avais plein d’images d’écoulements, de menstruations et j’ai beaucoup pensé à ce qu’on retient et ce qu’on laisse couler, pour parler de la notion de fluide. J’ai pensé à «to pour» parce que c’est l’action consciente de verser quelque chose qu’on contrôle malgré tout.

Je ne voulais surtout pas représenter une femme qui tient son ventre et exprime juste le «oh c’est douloureux, je saigne!»

Tu me parles de fluide et d’écoulements… justement, pourquoi avoir voulu parler des menstruations à travers la danse contemporaine?

C’est tellement intime et unique pour chaque femme… mais en même temps c’est universel!  Je voulais explorer corporellement et énergétiquement ce processus qui nous affecte et nous change. Ça a été très difficile pour moi les règles, avec tous les changements hormonaux. Quand j’étais adolescente, il y avait des moments où je disais à ma mère «je sais plus quoi faire, je veux mourir» et elle m’expliquait que c’était mes règles qui arrivaient et que ça changeait mon équilibre, que c’était normal en fait et pas une vraie dépression.

Je trouve le sujet tellement intéressant et je voulais l’aborder à travers la danse. Aborder la douleur, mais aussi la beauté. Oui, la beauté du corps de la femme en mouvement, un corps qui essaye d’être plus confortable et traverse des sensations.

Comment as-tu réussi à mettre en scène cette sensation si peu agréable d’avoir ses règles?

Au départ, je pensais à jouer, dessiner avec le sang. Ça m’a pris trois années pour réfléchir ce travail et j’ai abandonné l’idée de voir un écoulement rouge. Je ne voulais surtout pas représenter une femme qui tient son ventre et exprime juste le «oh c’est douloureux, je saigne!», il fallait montrer le sujet dans toutes ses complexités.

Je ne veux jamais fermer mes chorégraphies à une autre interprétation que la mienne, parce qu’on peut parler de tout avec la danse.

J’ai finalement été vers des mouvements très simples, très “neutres” à la base, mais répétés frénétiquement par la danseuse à certains moments. Je savais que je voulais de la transe et de la répétition pour transmettre l’idée de cycle. Cette gestuelle effrénée devient donc presque violente, et c’est pour cela que certains spectateurs ressentent parfois de l’inconfort. Mais tout ça, ça dépend aussi de la manière dont on regarde!

Tes interprètes sont souvent nues, pourquoi?

Je travaille la vulnérabilité entre le public et l’interprète, je veux réveiller quelque chose chez le spectateur. Il faut qu’il ressente l’énergie du corps de l’interprète. En fait, j’aime aller à l’essentiel, et c’est pour ça aussi que je suis très minimaliste avec la musique, il y a beaucoup de silence.

Et finalement… c’est quoi le rapport avec les phoques dans tout ça ?

(Elle rit)

Ça rend tout le monde confus, je sais ! Je m’explique. Pour la scénographie j’ai utilisé plein d’images, de photos et de vidéos de chasse aux phoques. Quand je dis que je ne travaille pas dans le littéral, mais dans l’abstrait, c‘est tout à fait ça. Je ne travaille pas avec une image de tampon ou de culotte avec du sang! On les a déjà toutes ces images en tête. Je puise donc dans des sujets qui touchent à ma sensibilité. Le polystyrène sur scène fait penser à la glace et la glace elle aussi a un cycle, en passant de l’état solide à liquide.

J’utilise très souvent la nature lorsque je réalise les scénographies.

Soyons clairs : ce n’est donc pas un spectacle où tu dénonces la chasse des pauvres phoques sur la banquise?

C’est un sujet qui me tient à cœur, et même si ça fait partie de mes convictions, non, ce n’est pas un spectacle où je dénonce. Ça a été une source d’inspiration et j’aime superposer les sujets pour créer quelque chose d’abstrait. J’utilise très souvent la nature lorsque je réalise les scénographies.

Aussi, je ne veux jamais fermer mes chorégraphies à une autre interprétation que la mienne, parce qu’on peut parler de tout avec la danse.

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Avec Daina, on est bien loin du stéréotype où les règles «c’est sale» et où le corps féminin doit soudain être caché, bien au contraire. Jamais je n’aurais cru possible qu’une artiste puisse me convaincre un jour qu’il y a de la beauté dans le fait d’être en SPM et de mourir de l’intérieur une fois par mois. Mais… c’est chose faite à présent!

«POUR » du 2 au 4 juin au théâtre La Chapelle dans le cadre du FTA.

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