On a passé une journée à la station de métro Montmorency.
Récit d’une immersion souterraine sur la Rive-Nord.

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2007. Année bénie où les Lavallois sont enfin connectés au métro montréalais. Le nouveau terminus est nommé en l’honneur de François-Xavier de Montmorency-Laval (1623-1708), premier évêque de Québec, ancien seigneur de l’île Jésus et, accessoirement, l’une des rares personnes avec un nom aussi complexe que le mien.

Dix ans plus tard, ça sent encore le neuf. C’est nettement plus propre et plus rassurant qu’au métro Longueuil (à part les toilettes pour hommes, éclairées par d’inquiétants néons mauves, et dont deux des trois cabinets arborent un ruban jaune «danger»).

Les fluides

Dans les escaliers roulants, je remarque tout de suite de grandes sculptures, au plafond. Des formes colorées semblent vouloir s’étendre, envahir l’espace. Un écriteau m’informe qu’il s’agit d’une œuvre d’Hélène Rochette, Les fluides.

L’angoisse m’envahit. Ce titre me rappelle l’incident de grossière indécence dont j’ai été victime; celui qui a rayé le métro de ma vie. Je tente de changer le mal de place. «T’as déjà vu ça, Adil, un métro avec un stationnement souterrain? C’est incroyable. On va le prendre en photo?»

On se rend donc vers un ascenseur, Montmorency étant l’une des 11 stations accessibles aux personnes à mobilité réduite. Touristes un peu confus, on se trompe d’étage et on se retrouve plutôt au terminus Montmorency, qui connecte les usagers du métro aux autobus qui balaient la Rive-Nord.

Les jeunes de l’école privée d’à côté débarquent à 16h et jouent aux thugs.

 

Mourir d’attente

Des dizaines de gens sont assis, attendant leur correspondance. Difficile de savoir si on a affaire à du monde malheureux ou à des cas de resting bitch faces. Chose certaine, ici, l’attente n’est pas festive. Je me dirige vers le Café Dépôt pour en savoir plus sur les usagers.

Alice, charmante commis, m’indique qu’on compte surtout des étudiants (étant donné le campus de l’Université de Montréal à proximité), des travailleurs, des flâneurs et des touristes français. Des touristes français? «Je pense qu’ils viennent visiter les outlets…» Hum, OK. «Mais le plus impressionnant, c’est de voir les jeunes débarquer à 16h, dès la fin des cours de l’école privée d’à côté. C’est quand même trash, ils jouent aux thugs. Des fois, ça se bat dans le stationnement.»

Intéressant. Adil et moi décidons d’attendre leur arrivée.

«Ce serait cool que dans ton article, tu précises qu’on est correct, le monde de Laval!»

Les petits thugs

Ce n’était pas faux. Avec la fin de l’après-midi, l’endroit se remplit doucement d’adolescents: deux jeunes filles observent avidement un cellulaire; un couple — qui pourrait aussi être un duo de musique new wave — mange des Cheetos ; deux blondes débordant de swag discutent de leur envie de Big Mac.

Je m’approche de quatre garçons au look sportif qui ont tous une boisson énergétique à la main: «Ce serait cool que dans ton article, tu précises qu’on est correct, le monde de Laval!» Certainement. Et vous faites quoi, ici, les gars?

Alexandre, 14 ans: «On arrive d’une pratique de football. On vient chaque jour, vu qu’on a faim et qu’il y a un Couche-Tard. C’est plate, parce que les gardiens de sécurité nous avertissent quand on est là trop longtemps. Ils trouvent qu’on prend trop d’espace. Dans ce temps-là, on va jaser dehors, à la place.»

 

La générosité des Lavallois

Sur le chemin nous ramenant vers la rame de métro, on croise Saïd, camelot de la revue L’Itinéraire: «Ici, les gens sont magnifiques! Ils sourient, ils prennent le temps de jaser avec moi, ils achètent et encouragent ma démarche. Je vendais plus de revues avant, dans les métros du centre-ville, mais le monde était plus pressé; ça jasait moins. Alors je préfère être à Montmorency, même s’il y a de gros courants d’air froid et que la cafétéria de l’université vend ses repas ben trop chers. Imaginez… 7 dollars par plat!»

J’ai eu beaucoup plus de kicks amoureux sur de purs étrangers durant mon court séjour à Montmorency qu’à Longueuil.

Alors qu’on prend le tourniquet nous menant de nouveau à la ligne orange, Adil me regarde et m’avoue: «Tu sais ce qui fait chier, aussi? Avoir à payer pour prendre le métro à Longueuil et à Montmorency, malgré une passe mensuelle. Putain de 3,25$.»

Je profite du long retour vers la maison pour envisager ma potentielle vie de banlieusarde travaillant à Montréal. Je choisirais probablement d’habiter sur la Rive-Sud. La station de Longueuil m’offrirait un véritable milieu de vie, un petit écosystème indépendant, alors que celle de Laval ne semble être qu’un lieu de transit (mis à part pour les adolescents, groupe dont je ne fais malheureusement plus partie). Par ailleurs, j’ai eu beaucoup plus de kicks amoureux sur de purs étrangers durant mon court séjour à Montmorency qu’à Longueuil. Serait-ce à dire que je suis plus attirée par la faune du campus de l’Université de Montréal que par celle de l’Université de Sherbrooke? Dans ce cas, la question que je devrais me poser, c’est peut-être plus «Montréal ou Sherbrooke?», et pas tant «Longueuil ou Laval?»… Anyways. Putain de 3,25 $.

 

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