«Quand j’étais jeune, j’étais très timide, gêné, parce que je suis bègue. Ne pas pouvoir parler, dire ce que je pensais, c’était vraiment frustrant, et ça me rendait nerveux et colérique. Ma mère a dû me changer plusieurs fois d’école parce que quand un enfant se moquait de moi, je me battais avec lui, direct. J’avais du mal à canaliser cette colère. En arrivant ici du Mali j’ai bénéficié de services d’orthophonie, qui m’ont vraiment aidé à maitriser un peu plus mon bégaiement, avec le temps. Mais c’est vraiment la danse qui m’a permis de comprendre que c’est pas un obstacle en soi, que je peux faire ce que je veux tant que je fournis le travail qu’il faut. Ça m’a ouvert des voies que je pensais fermées pour moi. Je dois me dépasser, parce qu’aujourd’hui j’enseigne la danse ; je dois m’exprimer en public. Et c’est ça mon rêve, enseigner.»

«J’ai été intimidé, humilié, battu, jusqu’à la fin de mon secondaire. On disait que j’étais efféminé, je me faisais traiter de fif, tous les classiques sont passés. J’étais brassé par la vie, jusqu’au jour où j’ai mis mon pied à terre et j’ai dis ‘C’est assez.’ J’ai encaissé longtemps avant de réagir, mais le jour où j’ai réagi, j’ai failli tuer le gars. Je n’en pouvais plus, et c’est lui qui a encaissé à peu près quinze ans de ma vie. J’avais un entourage solide, ça aide beaucoup. J’avais des parents qui m’écoutaient, très en avant-garde de leur temps, donc je n’étais pas tout seul. Mais ça reste qu’en bout de ligne tu te retrouves quand même seul face à toi-même. Encore aujourd’hui, quand ça se reproduit, quand j’entends une réplique, ‘Hey as-tu vu le fif!’ il y a comme un frisson d’adrénaline qui passe et le petit gars de huit ans en dedans qui se crispe. Mais je suis capable de me revirer et de leur éclater de rire au visage, avec une sincérité déconcertante. Ça ne me fait plus peur.»

 

«J’ai été marié avec une femme alors que je suis gai, à cause d’une histoire avec un homme qui a vraiment mal tournée. La porte du placard était ouverte, mais j’avais encore un peu les pieds à l’intérieur. Et la douleur que j’ai vécue était tellement profonde, j’ai fait comme ‘S’il y a juste elle qui me comprend… au diable les hommes, c’est fini.’ Là tu mets un bouchon sur qui tu es, et c’est un handicap. Et douze ans après – douze ans ! – le bouchon a sauté. Et je ne savais plus qui j’étais ; je me suis retrouvé seul avec moi-même, avec l’impression d’avoir blessé tout le monde autour de moi. Mais en bout de ligne, la personne que j’avais le plus blessée, c’était moi.»

 

«J’aime l’humain, fondamentalement. J’aime les gens. J’écris toujours sur l’humain. Mais c’est curieux, parce que je me considère comme quelqu’un de plutôt rigolo, j’aime bien faire rire, désamorcer les choses, j’aime bien quand les gens ne se prennent pas au sérieux. Mais souvent j’écris sur la mort, sur la douleur, j’écris sur la recherche de soi, sur l’intériorité… Peut-être parce que j’ai de la misère à saisir la mienne et que je la cherche encore. On m’a demandé longtemps ‘Pourquoi t’écris pas des comédies? J’essaye, mais à la troisième page, il y a quelqu’un qui meurt !

Chaque production, quand tu finis, il y a comme un deuil à faire. Il faut que tu laisses aller, que tu passes à autre chose. Et je fais ça depuis 35 ans. Il y a des gens que je connais, j’ai travaillé avec les parents et j’ai travaillé avec leurs enfants. Là j’attends la prochaine génération, pour me faire dire ‘Ma grand-mère a fait du théâtre avec toi !’ Et c’est ce qui tient jeune, de travailler avec une génération plus jeune que soi. Et je pense que la création tient jeune, le fait d’être allumé, d’être intéressé à ce qu’il se passe dans la vie, de s’intéresser à l’humain. En s’intéressant à qui ils sont je pense qu’on réalise qui on est, et non pas ce qu’on devient. Si on décide de garder cette espèce de folie-là, d’énergie, de fraicheur, peu importe le mot qu’on choisit, on nourrit l’être.»

 

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