TEXTE VÉRONIQUE GRENIER & KORIASS

Ce texte est une réponse au «fait divers» intitulé «Procès pour viol collectif: les trois accusés reconnus coupables d’agression sexuelle» écrit par Yanick Poisson et paru sur le site web du Journal de Montréal, le 6 mai 2017.

En sachant que seulement: «Trois plaintes pour agressions sexuelles sur 1000 se soldent par une condamnation» JURISTAT, 2014

Et en n’oubliant pas que: «La couverture médiatique des crimes, dont les agressions sexuelles, influence les connaissances, les croyances, les attitudes et les comportements de la population face à ces phénomènes» et qu’il «est reconnu que les croyances et attitudes cautionnant l’agression sexuelle jouent un rôle important dans l’existence du phénomène et sur la réponse de la société face à l’agression sexuelle, les médias peuvent jouer un rôle dans la prévention des agressions sexuelles [ou faire l’inverse].» Institut national de santé publique

***

Ça fait plus ou moins deux ans qu’on est investi à dénoncer la culture du viol. Chacun de notre côté, parfois ensemble. Dans des textes, des conférences, sur différentes plateformes, à titre de co-porte-paroles de la campagne «Sans oui, c’est non», aussi. Deux ans à ne cesser de voir défiler les histoires d’horreur vécues, à entendre des témoignages, deux ans à également voir que les temps changent, que la sensibilisation fonctionne, que des personnes, à coup de centaines, sont contentes que des mots soient mis sur leur vulnérabilité, leurs malaises. Deux ans donc à se serrer les dents et les coudes devant une violence qui nous dépasse, toujours, autant dans ce qu’elle est que dans ce qu’elle génère dans les espaces commentaires et les réactions médiatiques, encore trop souvent.

Le choix des mots, lorsqu’on est une source d’information, importe.

On peut donc difficilement se fermer les yeux et la yeule sur un «article» tel que celui qui est paru samedi, dans le Journal de Montréal. Média qui, rappelons-le, rejoint des centaines de milliers d’individus, chaque jour, et qui, par le fait même, contribue à la formation de leur pensée et opinions. Le choix des mots, lorsqu’on est une source d’information, lorsqu’on est une vitrine qui doit rendre une image du réel, importe. Et indépendamment de l’avis qualitatif que l’on puisse avoir quant aux contenus dudit média, il reste qu’il est de la responsabilité de celui ou celle qui écrit de songer à la portée des choix faits dans la manière de rendre la réalité. Notamment lorsque ces choix influent sur une partie de la population à propos d’un sujet sensible pour lequel les préjugés contribuent énormément à ce qu’il se perpétue.

La culture du viol, rappelons-le, est une culture qui normalise et banalise, de manière plus ou moins subtile, les violences à caractère sexuel. Ce n’est donc pas une culture qui encourage explicitement les individus à commettre des agressions sexuelles (il est effectivement écrit nulle part «Let’s go, viole»), c’est plutôt que «l’air ambiant» dans les médias, les processus de socialisation, les relations entre les individus, les institutions, font en sorte que oui, des violences ne seront pas reconnues comme étant telles, qu’elles seront minimisées, voire ridiculisées.

Sur fond mélodramatique, une apologie de trois agresseurs reconnus coupables d’agression sexuelle sur une personne de moins de 16 ans.

On mettra la responsabilité de l’agression sur la victime (victim blaming) en insistant sur ce qu’elle a fait pour «chercher l’agression» (consommation d’alcool, vêtements, etc.) ou n’a pas fait pour l’éviter (n’aurait pas dû marcher seule le soir, n’aurait pas dû sortir, etc.); on fera porter une honte bien particulière aux femmes qui assument leur sexualité ou dévoilent des parties de leur corps (slut shaming), ce seront «filles faciles, des chiennes, qui ne se respectent pas», là où les hommes qui auront des comportements similaires seront, eux, bien virils, avec un tableau de chasse rempli; on fera du corps un objet à exploiter, oppresser, à prendre; on questionnera le consentement des personnes en jugeant qu’une absence de oui ne veut pas dire non, que non veut dire oui, etc.

Et ultimement, on cherchera à atténuer la portée des gestes des agresseurs, on les plaindra. Et c’est pile ça que cet «article» nous sert sur fond mélodramatique, une apologie de trois agresseurs reconnus coupables d’agression sexuelle sur une personne de moins de 16 ans.

La personne qui a écrit tout cela s’est permis la largesse d’une critique à l’égard des jurés, de leur capacité à juger.

Les émotions qu’on a voulu faire ressentir à la lecture de ce texte sont de l’ordre de l’empathie envers les familles et les proches des individus accusés et de la tristesse pour ces derniers. On passe plusieurs caractères sur le sujet, voire la quasi-totalité du texte:

  • «Les proches des trois jeunes hommes condamnés pour le viol d’une adolescente sont démolis»
  • «Le verdict de culpabilité prononcé par le jury, samedi matin, a déclenché une pluie de sanglots dans la grande salle d’audience du palais de justice de Victoriaville. Parents et amis des trois jeunes hommes accusés d’agression sexuelle n’ont pu contenir leurs émotions, plusieurs étant contraints de quitter la pièce de façon précipitée.»
  • «La fébrilité était palpable alors que le président du jury s’apprêtait à prononcer des mots qui sont lourds de conséquences pour les trois hommes de la région de Québec.»
  • «Cris et pleurs» (sous-titre)
    «Au moment où il a prononcé le premier «coupable», les familles des accusés ont rapidement compris que les jurés avaient choisi de croire la victime et qu’ils seraient séparés de leur proche pendant un bon moment. Le silence de mort qui régnait dans la salle a fait place à une vague de protestation, de cris et de pleurs. Même des membres du jury n’ont pu retenir leurs larmes.»
  • Reconnus coupables d’agression sexuelle sur une victime de moins de 16 ans, les trois amis ont été emmenés vers les cellules sans avoir l’occasion de serrer leurs parents et amies de cœur une dernière fois dans leurs bras. Les policiers leur ont passé les menottes et ils ont été conduits en détention.
  • «On t’aime», se sont exclamés à quelques reprises les parents des coaccusés au moment où leur fils quittait le tribunal. «Lâche pas, nous serons là à ta sortie», a ajouté un autre proche en guise d’encouragement.»

Le seul “prix” dont on parle, ici, c’est celui des personnes coupables. Pas un seul mot sur celui de la victime.

On peut prendre deux secondes, ici, pour revenir sur le fait que la personne qui a écrit tout cela s’est permis la largesse d’une critique à l’égard des jurés, de leur capacité à juger, voire une attaque contre l’intégrité de leur travail et celle du procès. On émet un verdict de culpabilité lorsque les preuves suffisent et qu’il n’y a pas de doutes raisonnables de croire le contraire. C’est ce qui rend ce genre de cause si difficile, souvent, le doute raisonnable. Ce n’est pas une question d’opinions, de croyances, de choix, mais de critères. Et comme le mentionne Maxime St-Hilaire, professeur de droit à l’Université de Sherbrooke: «Une pratique responsable du journalisme se garde bien d’attaquer injustement celles et ceux qui accomplissent ce devoir civique important qui correspond à un droit constitutionnel des accusés».

***

Quand on lit cet autre sous-titre «Une soirée qui coûte cher», on peut difficilement ne pas se rappeler le «That is a steep price to pay for 20 minutes of action out of his 20 plus years of life» du père de Brock Turner plaidant la clémence pour son fils ayant agressé une femme inconsciente, en 2015, à l’extérieur du bâtiment hébergeant une fraternité. Et on peut noter que le seul “prix” dont on parle, ici, c’est celui des personnes coupables. Pas un seul mot sur celui de la victime. En fait, elle passe presque inaperçue, dans tous ces mots à propos d’une “situation” qu’elle a pourtant bien vécue et qui la suivra pendant un bon moment, voire toute sa vie.

Le mot viol n’apparaît qu’une seule fois, dans tout le texte. À la toute fin. Précédé d’un «peut-être».

Une victime de viol est déjà une personne invisibilisée, une personne objectifiée dans le sens le plus fort du terme. Elle est, momentanément, un dévidoir, une chose à prendre, à se passer, même, dans le cas présent. Une personne que l’on ne voit plus et que l’on transgresse à coup de va-et-vient. Le plaisir dans la négation de l’autre. Rien de moins. C’était sans doute la moindre des choses que de ne pas en rajouter une couche, en ne lui accordant même pas un iota des émotions étalées pour le reste de l’assistance. La trace qui reste dans ce journal est celle des hommes tristes et de leur famille triste. Et on n’est pas contre ça, leur tristesse. Elle est bien légitime, c’est vrai qu’ils ont, eux aussi, des sentiments à gérer, une perte à vivre. Mais c’est si souvent ça, aussi, dans le traitement médiatique de ces cas, le poids de la souffrance de la personne qui a subi l’agression et de ses proches, on le silence. Celui des agresseurs, on le rend encore plus lourd qu’il l’a déjà été au sens littéral.

Ce n’était pas «une nuit mouvementée», dernier sous-titre de «l’article», mais «une nuit d’horreur», «une nuit violente».

Aussi, le mot viol n’apparaît qu’une seule fois, dans tout le texte. À la toute fin. Précédé d’un «peut-être» lorsqu’on mentionne la perception de la victime au lendemain de l’événement. On a plutôt choisi de parler de «relations sexuelles répétées». Avec lésions. Dans «une loge du Complexe Sacré-Cœur, dans une Jeep, puis à l’Auberge Hélène». Rappelons-le. Ce n’était pas «une nuit mouvementée», dernier sous-titre de «l’article». Euphémisme du crisse. Quand t’as des bleus sur le corps et des blessures importantes au vagin et à l’anus, c’est «une nuit d’horreur», «une nuit violente», «une nuit dont tu ne veux pas te rappeler», si tu tiens tant à tes sous-titres à sensation.

Me semble qu’il y a une éthique à avoir quand on rapporte des faits. Me semble qu’il y a des limites aux orientations et aux largesses lyriques qu’on peut se donner.

Ce texte n’est pas celui d’un éditorialiste, c’est celui d’une personne qui rapporte un jugement de la cour et qui devrait le faire avec neutralité, malgré toute la difficulté que pose une telle idée. Ce serait tout aussi critiquable, ce ton, venant d’un chroniqueur, mais disons que la part de subjectivité serait plus attendue, peut-être, que là. Peut-être que le choix du narratif est issu de biais, peut-être qu’on a eu le besoin d’humaniser les agresseurs parce que vivre dans un monde où les agresseurs “ordinaires” existent est aussi un monde un peu épeurant, un monde incertain, un monde risqué.

C’est pourtant celui dans lequel on vit.

On va profiter de cet espace pour souhaiter à la victime, à la survivante, du doux, pour la suite des choses et de l’existence. À ses proches, aussi. Qu’elle ait toute l’aide nécessaire.

Cela fait que. Me semble qu’il y a une éthique à avoir quand on rapporte des faits. Me semble qu’il y a des limites aux orientations et aux largesses lyriques qu’on peut se donner. Le seul mérite que ça a, c’est celui de faire perdurer la discussion, d’alimenter le désormais bien débordant vase des “anecdotes”, de nous donner du matériel pour illustrer, avec toujours plus de force et contre ceux et celles qui persistent à nier et à particulariser le phénomène, que la culture du viol existe. Bel et bien. Ici.

Et on va profiter de cet espace pour souhaiter à la victime, à la survivante, du doux, pour la suite des choses et de l’existence. À ses proches, aussi. Qu’elle ait toute l’aide nécessaire. L’écoute. L’empathie. Lui dire que sa vie vaut de quoi, qu’elle vaut de quoi.

  • Emilie Côté Bessette

    Comment ça se fait que vouloir s’amuser quand tu es une femme est synonyme d’abandonner le droit de dire non? Un homme hétérosexuel qui sortirais dans un bar et qui serait violé par un groupe de femmes par la suite, il se ferait dire qu’il n’aurait pas dû sortir? Les femmes auraient reçus l’attention d’un article pour souligner que leur proches pleuraient?
    Récemment, lors du procès de fraude sexuelle très médiatisé par les journalistes qui se moquaient du sort d’une fille qui a couché avec quelqu’un qui s’est fait passer pour un autre, la famille a eut un comportement dégueulasse, ils ont applaudis le verdict. Ils peuvent vivre dans leur manque de compassion, leur déni, leur hypocrisie, leur tristesse, leur sentiment d’injustice, mais est-ce que les journalistes sont obligés de mettre en lumière de tels actes et soit ne pas les juger ou les juger d’une manière favorable? Pleurer ok, mais crier en cour c’est montrer un manque de respect envers la cour et toute la procédure, ce n’est pas une réaction « cute » ou normale tel que le laisse paraitre ce j… ah, je ne peux pas ce serait trop impoli même pour les journalistes qui ont une éthique très élastique.

    Il y a une campagne aux États-unis qui propose de ne pas parler des tueurs, par exemple de tuerie de masses, ne pas publier leur photos, leur noms, leur vie. On ne demande pas d’en parler de manière objective, on demande le silence pour éviter de glorifier le tueur et créer des émules. Cette idée mériterait qu’on en débatte ici aussi. Parler de crimes avec objectivité est une décence de base que devrait avoir un journaliste.

  • loukeable

    Est ce que ce journal aurait laissé passé un article écrit par le même biais, s’il c’était agit du viol répété d’un homme , avec lésions corporelles , par trois autres hommes juste en train d’avoir une nuit mouvementée en dehors de leur petite vie  »normale » habituelle? J’en doute un peu . Deux poids, deux mesures.

  • Marjolaine Farley

    Je suis tout à fait d’accord avec l’article! J’avais eu un sérieux malaise quand j’avais lu cet article sur les coupables et la réaction de leur famille! On voit qu’il y a encore beaucoup de travail à faire pour faire tomber les préjugés! Et les journalistes qui rapportent les nouvelles ont une responsabilité et un rôle à jouer dans ce sens!

  • I. Bernier

    Cet article de La Presse, écrit par une femme, décrit les faits au palais de justice de Victoriaville de façon semblable (mais de manière plus élégante) : une seule courte phrase sur la victime, l’accent étant mis sur la peine vécue par l’entourage des agresseurs. Et si c’était vraiment ça, objectivement, qui et arrivé à ce moment précis au palais de justice ? Je ne suis pas une fan de Yannick Poisson, je ne le connais même pas, je lis rarement Le Journal de Montréal, mais il me semble qu’on fait une tempête dans un verre d’eau, et qu’il y a mieux à faire pour contrer le viol que de chercher noise à un journaliste qui a peut-être fait son travail avec objectivité. Faut-il maintenant improviser, broder et en remettre pour être « politically correct » ? http://www.lapresse.ca/le-soleil/justice-et-faits-divers/201705/06/01-5095383-proces-pour-viol-collectif-les-trois-accuses-declares-coupables.php

  • Ma Ho

    Je me demande comment autant de gens, qui écrivent dans cette tribune, qui n’étaient pas présent lors des événements et qui ne se fie qu’à ce qui à été écrit dans les médias, donc qui ne se fie qu’au point de vue « personnel » ou « sensationnaliste » de certains journalistes peuvent se prononcer sur ce qui s’est réellement passé dans cette affaire et cette journée là lors des auditions????

  • Patricia

    MERCI

  • Jeune loup

    test

  • Jeune loup

    test

  • Jeune loup

    Bah oui il y a eu un crime. Mais on cherche à instrumentaliser ce fait divers pour faire croire à une culture du viol. D’ailleurs ce cas ferait un très mauvais exemple pour «prouver» l’oppression contre les femmes.
    Les détails du procès sont beaucoup moins clairs quand aux risques élevés que la victime a assumés. Elle aurait menti sur son âge et donc caché que son consentement n’était pas valide. Elle aurait été complètement gelée à l’extasy (drogue liée au sexe), à l’instar des autres jeunes présents à cette soirée.
    D’après les expériences personnelles vécues dans mon entourage, les lésions au sexe se produisent aussi entre deux personnes consentantes qui ont consommé de l’alcool, sans parler du speed (Les hôpitaux voient alors des cas de déchirure de la vulve, rupture du frein, etc… pas chic). Si ça arrive à des couples d’adultes consentants qui ont consommé, que dire de ce qui peut arriver dans un trip à quatre entre jeunes personnes dans la force de l’âge qui ont tous consommé beaucoup : on a là une recette pour avoir des problèmes.
    L’avocat d’un des accusé a répondu que «Si un joueur de hockey de 15 ans a une relation sexuelle avec des femmes après une soirée à avoir consommé dans un bar, est-ce qu’on va conclure qu’il n’était pas en mesure de consentir? C’est un préjugé sexiste.»
    En fait, même si cet exemple évoqué par l’avocat reste éloquent, on voit en fait de plus en plus de cas de jeunes femmes poursuivies pour des relations avec de jeunes hommes mineurs, comme c’est le cas pour Karine Gagné (23 ans) qui est actuellement poursuivie pour viol d’un garçon de 15 ans dans une croisière aux Bahamas. La couverture journalistique se permet alors également de rappeler que c’était une regrettable erreur, que la jeune femme subit l’acharnement des autorités, que sa victime avait de la barbe, etc. Les charges contre elle seront finalement retirées et ça ne scandalise personne, car elle est une femme, la pauvre! http://www.tvanouvelles.ca/
    Ni Véronique Grenier ni Koriass (ni la ribambelle d’autres militants progressistes) ne déchirent leur chemise pour dénoncer la complaisance des journalistes dans ce cas ou dans la foule d’autres cas semblables.