Lire, dans un café, un livre qui s’appelle Le Principe du Cumshot, c’est vivre dangereusement. Surtout si le livre en question vous amène d’épiphanie en épiphanie sur votre propre sexualité. La différence de libido entre les hommes et les femmes, le volume des cris de chacun pendant les galipettes, les fetish weirdo, Darwin et le statu quo…

On peut dire que Lili Boisvert m’a plus renversée dans son livre que mes 10 derniers rapports sexuels. Je l’ai donc rencontrée, elle aussi dans un café. C’est que décidément, j’aime vivre dangereusement. Car je ne suis pas sûre que les autres clients étaient prêts à nous entendre autant discuter de vagin et des piliers de notre société judéo-chrétienne.

Peux-tu résumer encore une fois: c’est quoi le principe du Cumshot ?

C’est une image. Le cumshot, dans la porno, c’est le moment où on voit l’éjaculation de l’homme sur la femme. Je trouvais que ça illustrait bien le principe de base de la rencontre hétérosexuelle. Quand un gars et une fille veulent se séduire et veulent avoir une relation sexuelle et/ou amoureuse, on s’attend à ce que le désir soit un élan qui part spontanément de l’homme vers la femme… de la même manière qu’on voit le sperme qui atterrit sur le corps de la femme.

Ce qu’on observe, c’est que la libido des femmes s’en trouve restreinte.

Ça a plein d’implications dans la vie des hommes, et surtout dans celle des femmes. Ça limite le potentiel de séduction et de désir de chacun. Ce qu’on observe, c’est que la libido des femmes s’en trouve restreinte. Elle est formatée pour s’adapter à la libido de l’homme. Et je trouve que c’est très problématique.

Il y a un autre processus, dans ton livre, dont je n’avais jamais entendu parler avant. C’est la «subjectification» des hommes.

Seulement parler de l’objectification de la femme, c’est comme si on ne voyait pas ce qu’on fait avec les hommes en contrepartie. Mais c’est fondamental à cette dynamique-là, parce que tu as besoin d’un sujet pour avoir un objet. Ils en parlent un peu du côté des Anglo-saxons. C’est aussi un processus de respecter les gens, ce n’est pas nécessairement spontané. Il y a de plus en plus d’études qui montrent que l’empathie, c’est vraiment quelque chose qui s’apprend et qui s’enseigne aux enfants quand ils sont petits. C’est la même chose avec la subjectification, on apprendre à respecter les autres. Globalement, dans notre culture, on apprend qu’il faut respecter les hommes et les considérer comme des êtres humains entiers.

On est dans une situation où on s’attend à ce que notre libido soit exactement la même que celle des hommes.

(Un monsieur dans la cinquantaine vient nous voir.)

Le monsieur: «Excusez moi de vous interrompre, mais je suis complètement d’accord!»

J’aime ça, parce que je m’attends toujours à ce que ce soit des jeunes femmes qui soient d’accord avec moi. Mais je suis toujours agréablement surprise de la variété de gens qui viennent me parler. Il y a beaucoup de gens qui sont d’accord qu’il faut changer le statu quo. Tout ne repose pas que sur les épaules des jeunes. C’est un effort collectif!

Tout le monde lève le poing en signe de «you go, girl!» avant de reprendre l’entrevue.

Je suis Française. Quand je suis arrivée au Québec, on m’a dit que c’était une société matriarcale.

C’est drôle parce que justement hier, je faisais une entrevue avec une Française en France, qui me disait la même chose. Son angle de papier, c’était justement de dire à quel point les relations de séduction au Québec sont évoluées et égalitaires par rapport à la France. Mais faut pas non plus idéaliser le Québec!

Aux États-Unis aussi, ils ont ce genre de discours là, et dans d’autres pays où il y a des luttes pour l’égalité. On entend aussi «il n’y a plus de racisme». Mais quand on dit qu’il n’y a plus d’enjeux, c’est justement pour éviter toute nouvelle évolution.

Ça m’a vraiment épatée, quand tu parles du fait que la libido des hommes est constamment stimulée par rapport à celle des femmes. Ça explique tellement d’affaires ! Pourtant, ils ne parlent jamais de ça dans les magazines féminins, quand ils nous disent «comment augmenter notre libido».

Ben non! Et c’est ça qui est problématique! Ça me gosse! Je le dis au début du livre, je ne voulais pas dire aux femmes quoi faire pour augmenter leur libido ou avoir plus de fun au lit. Mais il faut voir la structure globale. On est dans une situation où on s’attend à ce que notre libido soit exactement la même que celle des hommes, mais on ne nous donne pas les mêmes conditions de base pour que ça arrive. Ça ne fait pas de sens. Ça ne marche pas! On individualise les enjeux en disant aux filles «faites ci ou faites ça pour améliorer votre sexualité». C’est ce que je dis dans la conclusion du livre: «it takes two to tango». On dit aux filles «créez l’égalité, soyez libérées, allez à la chasse!» Mais l’homme n’est pas une proie donc ça ne marche pas. Ça se joue des deux côtés.

Quand on regarde le genre de fantasmes sexuels les plus courants, ça reste quand même très judéo-chrétien.

Pendant très longtemps, on a dit -et on le dit encore aujourd’hui- que les femmes, ça leur prend beaucoup de temps à atteindre l’orgasme, contrairement aux hommes. Les hommes ont facilement des orgasmes, mais ils doivent mettre beaucoup d’efforts pour donner un orgasme aux femmes. Je pense que c’est lié au fait qu’on veut stimuler le corps des femmes à froid. On ne cherche pas à stimuler la libido et le désir des femmes en amont, au quotidien dans la journée, au quotidien dans la télé, on veut juste que l’homme aille vers la femme quand il a été stimulé, quand il a du désir, et après ça qu’il puisse toucher la femme, et qu’après ça la femme décolle. Come on! C’est de la pensée magique!

Parlant de proie, on tente souvent d’expliquer la sexualité humaine en la comparant à celle des autres animaux…

Je ne veux pas nier qu’il y ait une part biologique et anatomique dans la sexualité. Évidemment, ça entre en jeu. Sauf que quand on étudie vraiment les théories évolutionnistes et biologiques qu’on utilise pour justifier nos actions, on voit bien qu’il y a plein de contradictions entre les théories et les faits. Si tu utilises une théorie pour justifier tes comportements, regarde-la dans son ensemble et avec tout ce qu’elle implique.

Dans le livre, je parle beaucoup de biologie, mais quand on regarde le genre de fantasmes sexuels les plus courants, ça reste quand même très judéo-chrétien. On aime se dire que la religion est complètement derrière nous, mais quand on regarde la sexualité, on remarque que c’est le domaine qui reste le plus imprégné des dogmes religieux du passé. Tout ce qui a rapport à la pureté, la ségrégation entre les hommes et les femmes, la manière dont on voit la sexualité comme étant sale, et le corps comme quelque chose qu’il faut cacher. C’est absurde de penser que c’est notre état naturel! Tous les gens qui essaient de justifier les comportements sexuels humains en les comparants à ceux des animaux, ils doivent se rendre compte que les animaux n’ont pas ces considérations morales de bien ou de mal. Je doute que les pigeons soient dans des dynamiques de «Oh! elle me résiste, donc ça m’excite encore plus! Je dois la conquérir! Ça m’excite de la salir!»

L’orgasme féminin, il faut l’exiger, parce que pour l’instant, il n’est pas là par défaut.

J’aime ça, lire de nouvelles théories, au milieu de références à Nicki Minaj et à Fifty Shades Of Grey! :)

Je cite Nicki Minaj dans le chapitre sur la disparité orgasmique: «I demand to climax !» (j’exige d’avoir un orgasme!) J’aime le fait qu’elle dise ça. L’orgasme féminin, il faut l’exiger, parce que pour l’instant, il n’est pas là par défaut. Chez les deux sexes, cet orgasme n’est pas autant valorisé que celui de l’homme. Mais je suis optimiste, et je pense qu’on est à l’aube d’une nouvelle révolution sexuelle.

Les hommes ont leur part à faire. Il faut tendre vers la réciprocité.

Et Fifty Shades of Grey, tu penses que ça s’inscrit dans la nouvelle révolution sexuelle?

Ah! Ah! Non, je ne pense pas! Le marketing a tellement été efficace pour ce livre-là, qu’on a cru à un ouvrage BDSM  révolutionnaire. Alors qu’en réalité, il réitère simplement des clichés qu’on a déjà vus 1000 fois. Mais je ne pense pas qu’il faille dire «halte!» à ces clichés. Les gens en veulent, et pourquoi pas? Moi, ce que je pense, c’est qu’il faut ajouter de nouveaux clichés. Érotiser de nouvelles choses, dont le corps de l’homme. L’homme hétéro est sous-érotisé, en ce moment, et ce n’est pas forcément à son avantage. Il y a plein de côtés le fun à être érotisé! …Tant que tu n’objectifies pas la personne, que tu ne lui enlèves pas le reste de son individualité.

***

Honnêtement, je n’avais pas réalisé à quel point elle était ancrée en moi, cette croyance que les femmes avaient une libido moins forte que celle des hommes. J’ai quitté Lili avec une joyeuse envie de regarder mon désir autrement; comme quelque chose qui peut aller et venir à moi sans que je doive l’intellectualiser ou être responsable de le «libérer». «Demander aux femmes de libérer leur sexualité en s’auto-stimulant systématiquement, ça ne fait pas de sens. Les hommes ont leur part à faire. Pas besoin de tenir le compte des orgasmes où des conquêtes, mais juste rétablir un équilibre naturel. C’est vraiment ça, le message. Il faut tendre vers la réciprocité.»

AMEN!

 

Pour lire un autre texte de Lucie Piqueur: «Québécois et immigrés français: l’amitié est-elle possible?»