Pour Pierre Lapointe, un artiste se doit de foutre la marde. À quelques mois de la présentation de son spectacle Amours, délices et orgues, le chanteur parle de design, de sa quête de beauté et de sa peur constante de mourir demain matin, précieux carburant dont il ne pourrait se passer.

TEXTE DOMINIC TARDIF
PHOTOS DAPHNÉ CARON  

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Cet article est tiré du magazine Spécial Extraordinaire, disponible sur notre boutique en ligne.

 

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Pierre Lapointe me chante un bout d’une toune métal. «Je sens le sang qui circule, je sens le sang qui circule», grogne, en surjouant une voix gutturale, le dandy le plus vénéré et fort en gueule du douillet écosystème culturel québécois.

Mais pourquoi Pierre Lapointe me grogne-t-il du métal?

Il arbore en ce morne après-midi de février un look outrancièrement normcore, qui se décline dans un déconcertant camaïeu de brun-beige et de larges pantalons enfoncés dans des bottes vraisemblablement conçues pour marcher sur la lune. Le style d’un agent de la faune qui aurait trop écouté de Klaus Nomi. (Googlez. Ça vaut la peine.) Il s’excuse presque trop cérémonieusement de ne pas pouvoir me serrer la main, délicate précaution à laquelle il s’astreint pour cause de gros rhume.

Mais pourquoi Pierre Lapointe me grogne-t-il du métal? À cause de Marcel Duchamp. Pas clair encore? J’explique. Pour des raisons que seul un psychanalyste saurait cerner, je gardais enfoui au fond de ma mémoire le souvenir d’avoir lu Pierre Lapointe déclarer en entrevue, quelque part autour de la parution de l’historique La forêt des mal-aimés, que Marcel Duchamp était l’artiste qui l’avait le plus grisé/influencé/bouleversé. Combien le Québec compte-t-il de personnalités publiques de catégorie A (!) capables à la fois de s’enthousiasmer, derrière un bouton rouge, des cabrioles vocales d’une anonyme-mais-attachante-assistante-dentaire-de-Laval-Nord, et de célébrer (avec une authentique connaissance du sujet) l’iconoclaste illuminé qui sublima un jour un urinoir en œuvre d’art? Moi, ça m’impressionne.

Pour moi, la chanson dort. Il n’y a pas grand monde qui la prend pour la faire exploser.

L’anecdote métal, donc (vous pouvez vous référer à l’encadré ci-bas, si certaines références semi-obscures vous échappent). «Enfant et adolescent, j’allais souvent au Centre national des arts d’Ottawa. Je me souviens d’y avoir vu le ballet Giselle, de Brouhaha Danse. J’ai compris plusieurs années plus tard, en lui en parlant, que Dave Saint-Pierre dansait là-dedans. Dans le band qui faisait la musique du show sur scène, il y avait des gars de B.A.R.F. qui gueulaient : « Je sens le sang qui circule, je sens le sang qui circule. » Les danseurs se pitchaient partout et à un moment donné, il y avait un noir, et on entendait pendant 10 minutes les danseurs gémir. Quand la lumière se rouvrait tranquillement, les danseurs étaient empilés les uns par-dessus les autres.

Quand tu vois ça à 14 ans, ou quand tu comprends autour du même âge ce qu’est un ready-made, tu te dis que non seulement tu peux tout faire, mais que tu DOIS tout faire [il appuie sur le verbe devoir]. Pas que ce soit ridicule de juste faire des chansons, mais pour moi, la chanson dort. Il n’y a pas grand monde qui la prend pour la faire exploser.»

 

Les clés de l’anecdote

 

L’accélérateur Lapointe

La nouvelle stratégie que fomente Pierre Lapointe pour faire exploser la chanson? Ça s’appelle Amours, délices et orgues*, et ça ressemble sur papier à un fantastique plan de candides cégépiens ambitionnant d’abolir toutes les factices frontières qui séparent les disciplines artistiques. Le genre d’élucubration qui ne pourrait que foirer si Pierre Lapointe n’en présidait pas la gestation.

Mais qu’est-ce que la metteure en scène Sophie Cadieux, l’auteur de théâtre Étienne Lepage, le chorégraphe Frédérick Gravel, le concepteur d’éclairages Alexandre Péloquin, l’organiste Jean-Willy Kunz et la designer industrielle matali crasset parviendront à arracher à l’espace de la Maison symphonique, en juin, pendant les FrancoFolies? Difficile à prédire, dans la mesure où une sorte de douce omerta entoure la préparation de ce «moment scénique ludique» (pour emprunter la formulation générique employée dans un communiqué de presse).

Démocratiser le design, un univers trop souvent relégué à la marge d’un monde des arts.

Pierre Lapointe décrit le spectacle comme un Osstidcho 2.0, ou un spectacle d’Yvon Deschamps version artsy d’avant-garde, parce qu’il comportera essentiellement des chansons (nouvelles et anciennes), ainsi que des monologues (écrits par Lepage). Son objectif principal: camoufler sous le noble cheval de Troie de sa notoriété une œuvre hybride, profondément enracinée dans le design. Autrement dit: démocratiser le design, un univers trop souvent relégué à la marge d’un monde des arts déjà lui-même relégué à la marge de tout.

En 2016, Pierre Lapointe s’enfermait avec la Française matali crasset («une femme d’une intelligence troublante», qui a déjà signé des objets pour Ikea) dans une des classes de l’École de design de l’UQAM, afin d’imaginer avec ses étudiants le décor d’Amours, délices et orgues. Dans une vidéo mise en ligne par les FrancoFolies, une jeune femme éberluée n’en revient juste pas pantoute d’avoir vu Pierre Lapointe manipuler des ciseaux et découper des petits morceaux de maquette en carton. Se mettre les mains dedans pour vrai? Le plus punkt des nos auteurs-compositeurs aime vraisemblablement beaucoup ça.

«Le travail du designer industriel ou de l’artiste conceptuel qui fait de la recherche pure et dure, il est mal représenté et mal compris», regrette l’éternel défenseur de l’art contemporain. Il ajoute: «Les gens ne comprennent pas l’importance de cette recherche. Mais il ne faut pas oublier qu’il n’y avait pas beaucoup de gens qui savaient qui était Marcel Duchamp alors qu’il révolutionnait l’histoire de l’art. Maintenant, il est sur des cartes postales. Les gens sortaient de la salle pendant les Gymnopédies d’Erik Satie parce que c’était trop simplet, alors qu’aujourd’hui, on entend ça dans des pubs de serviettes sanitaires. C’est évident que le travail d’avant-garde finit par être récupéré par la culture pop. Moi, je veux accélérer les choses en travaillant à cheval entre ces deux mondes.»

Asseoir un spectacle autour de la notion de design ne peut être dissocié, confie Pierre Lapointe, de son inapaisable désir de revaloriser la beauté (gros mot). Il me raconte un autre spectacle de ballet auquel il a assisté (décidément) — celui-là dans lequel dansait sa sœur aînée. Une chorégraphie d’André Laprise.

L’être humain a toujours eu besoin de beauté, parce que par la beauté, il y a de l’espoir qui naît.

«J’avais trois ans. Les danseuses avaient des sortes d’étranges robes dans le genre Pierre Cardin des années 80, et ça me faisait tellement peur ; je hurlais, je pleurais. Ma mère n’arrêtait pas de me dire : « C’est juste des costumes. » Je pense que j’ai toujours voulu revivre, retrouver cette sensation-là, qui était évidemment trop envahissante, mais dont j’ai encore un souvenir clair.»

C’est quoi, au juste, le rapport avec la beauté? «La beauté, c’est de créer une émotion chez l’autre. Qu’est-ce qui est beau et qu’est-ce qui n’est pas beau? Qu’est-ce qui est beau « à la mode » et qu’est-ce qui est beau « intemporel »? C’est plein de sous-catégories, la beauté, mais l’important, c’est de provoquer quelque chose. L’être humain a toujours eu besoin de beauté, parce que par la beauté, il y a de l’espoir qui naît. Quand on est en contact avec le beau, même si on ne comprend pas ce qui se passe — comme moi lorsque j’avais trois ans —, on se rend compte qu’il y a peut-être quelque chose de plus grand que nous.»

 

Foutre la marde

Bien que depuis Pépiphonique (2005), Mutantès (2008) et Conte crépusculaire (sa collaboration avec David Altmejd, en 2011), les «fans» du propriétaire du bar des suicidés savent qu’il vaut mieux laisser au vestiaire leur envie de voir un simple récital de chansons lorsqu’il annonce un spectacle mutidisciplinaire/grand déploiement/all dressed, notre homme s’avoue un brin inquiet. Inquiet des réactions qui pourraient faire boule de neige sur les réseaux sociaux, mais aussi des intentions avec lesquelles s’assoiront les journalistes à la Maison symphonique, en juin. Certains scribes peinent parfois à ne pas céder à l’envie d’arracher une petite controverse facile à ce terreau fertile pour les clics qu’est la figure polarisante de Pierre Lapointe.

«C’est le prix à payer quand tu ne restes jamais en place, analyse-t-il. Il n’y aurait rien de surprenant si je faisais juste des shows au piano. Les artistes se sont un peu laissés avoir au jeu de la popularité avec Instagram. Certains finissent par plus tripper à voir une photo d’eux sur le web que de réellement se mettre en danger et de faire ce qu’un artiste doit faire dans une société, c’est-à-dire foutre la marde, dire ce qu’il pense, être indépendant d’esprit, pousser les limites plus loin.»

Il y une insensibilisation au regard des autres qui s’est produite chez moi, et une fois que tu t’es détaché de ça, tu peux tellement aller n’importe où.

Être indépendant d’esprit et porter les extravagants vêtements que l’on veut bien porter nécessite au Québec une généreuse épaisseur de couenne, que je lui fais remarquer. «On a tourné récemment quelque chose avec Les sœurs Boulay pour La Voix, et je me suis arrangé pour faire les looks. Quand on est arrivé sur scène, les filles m’ont dit : « Tout le monde rit de nous. » Je leur ai répondu : « Ah oui? C’est ma vie, ça! » Je ne m’en rendais même pas compte. Si certaines personnes ne comprennent pas, ce n’est pas grave, j’ai du fun. As-tu du fun? Ben c’est tout. Il y une insensibilisation au regard des autres qui s’est produite chez moi, et une fois que tu t’es détaché de ça, tu peux tellement aller n’importe où. Et dans la vraie vie, tu le vois bien, je ne suis pas habillé en rose fluo, et je ne suis pas arrivé non plus avec mon entourage qui regarde par terre et qui se couche autour de moi», dit-il.

Ouain, je suis un peu déçu. «C’est vrai que ça aurait êté cool.»

 

Demain matin, mourir m’attend

Pierre Lapointe a le rhume, renifle un peu. Il s’envolait le lendemain de notre rencontre vers Paris pour y mixer un nouvel album à paraître en septembre, en plus de plancher de front sur deux autres albums, ainsi que sur la musique d’un court-métrage. Nos informateurs nous apprennent qu’il serait également présent au petit écran tous les dimanches soirs, à l’antenne d’une des émissions les plus syntonisées de la province.

Ce rhume, est-ce ton corps qui tenterait subtilement de te signaler que tu en fais trop? «Non, c’est vraiment juste le même rhume que tout le monde a présentement, m’assure-t-il [ouf !]. Je ne pourrais pas vivre autrement qu’en faisant tout ça. J’ai mis quelques années à prendre le rythme, parce que c’est très étourdissant. Maintenant, je n’arrête pas de me dire que je pourrais en faire plus. Je n’en fais pas assez ! J’ai l’impression que je vais mourir demain, pis j’ai trop d’affaires à essayer.»

C’est pas épuisant, ça, Pierre, que d’être sans cesse pourchassé par le spectre de la mort? «Non. Depuis l’enfance, je me dis tous les matins: « C’est peut-être ta dernière journée », et je pense que tout le monde devrait se dire ça. Tout le monde vivrait plus à fond. Les gens auraient peut-être moins peur.»

*Amours, délices et orgues sera présenté pendant les FrancoFolies de Montréal, du 14 au 16 juin, à la Maison symphonique de Montréal. Le spectacle sera également présenté les 9 et 10 juin au Palais Montcalm de Québec.

 

  • Bernard F Marcil

    urbania est le best