Tu vas forcément en entendre parler, c’est inévitable, ne serait-ce qu’en voyant Jasmin Roy lors d’une émission matinale à la télé ou sur une affiche posée tout croche avec de la gommette bleue un peu sèche.

Malheureusement, tu ne feras pas qu’en entendre parler ma fille, tu seras aussi confrontée à l’intimidation plus tôt que tard, probablement à l’école et malgré tout, je ne pourrais jamais être là pour le vivre à ta place.

«Mais papa, c’est quoi l’intimidation?»

Tu sais quand un ami te demande si tu as un amoureux et que ça te fait grogner un peu en dedans, ça pourrait être ça l’intimidation. Mais c’est aussi tellement plus.

L’intimidation, c’est le vide qui se creuse en toi quand les gens qui t’entourent ne considèrent pas tes sentiments.

Ça s’exprime banalement, comme lorsque les amis vont trouver ça drôle de transformer ton nom en condiment ou en un autre accessoire aussi aléatoire que ridicule. Ça peut aussi être une bousculade dans le corridor, un ballon lancé volontairement trop fort, quelqu’un qui t’emprunte ta collation à long terme. Ça peut être tout ça et ce n’est que la pointe des possibilités.

Parce que l’intimidation, c’est le vide qui se creuse en toi quand les gens qui t’entourent ne considèrent pas suffisamment, ou pas du tout, tes sentiments avant d’agir.

C’est violent, c’est douloureux, ça écorche et ça isole.

Je ne peux pas t’expliquer concrètement c’est quoi l’intimidation, mais je peux te rappeler encore et toujours que tu ne seras jamais seule, même quand les idées qui se bousculeront dans ta tête te diront le contraire.

Quand l’impact des autres prendra des proportions étouffantes dans ton quotidien.

«Mais papa, je le sais que toi et maman êtes toujours là.»

Oui, je sais que tu sais. Mais un jour, j’ai peur que tu l’oublies, volontairement ou non, quand l’impact des autres prendra des proportions étouffantes dans ton quotidien. Comme un marteau qui s’acharne sur une enclume, ce n’est pas impossible que ta peine assourdisse tout le reste si l’insistance des gens t’assaille au quotidien.

J’aimerais croire que tu seras exemptée parce que ce n’est plus comme ça aujourd’hui, mais je n’ai pas cette naïveté. J’ai connu la honte plus jeune, profonde et maladive, et je sais qu’elle ne s’écarte pas comme un vilain rhume même avec de bonnes intentions et des affiches sur les murs de l’école.

Vois-tu ma fille, l’intimidation, c’est quelque chose que tu vivras sûrement comme une fin du monde, une incontournable fatalité. Pour quelles raisons? Je ne sais pas et, honnêtement, je ne veux pas le savoir tout de suite. Je serais là pour essuyer tes peines du mieux que je peux en temps et lieu, mais d’ici là, je préfère te voir rire quand j’appuie sur ton nombril.

Papa était plus du genre à s’infliger sa propre intimidation.

C’est plus doux pour moi que l’inévitable cruauté du monde qui croisera ton chemin.

«Mais papa, as-tu été intimidé toi?»

Oui et non ma fille. Plus que certains et moins que d’autres.

Moins qu’un confrère de classe qui, au bout du rouleau, attendait l’autobus avec un couteau de cuisine pour menacer ses détracteurs qui ne prenaient pas souvent de pause pour lui crier par la tête qu’il avait l’air gai.

La honte et l’isolement, ce n’est pas toujours la faute des autres.

Mais plus que ceux qui traversent le secondaire comme un fleuve tranquille avec quelques vagues, sans plus.

Vois-tu, papa était plus du genre à s’infliger sa propre intimidation. Je laissais des choses banales prendre des proportions démesurées et je me comparais, trop, dans ce que j’étais, ce que j’avais et surtout ce que je n’étais pas et ce que je ne pouvais pas avoir.

La honte et l’isolement, ce n’est pas toujours la faute des autres, même si on voudrait leur faire porter le chapeau.

C’est ce que j’aimerais te dire quand tu oseras me parler d’intimidation à l’école. Ça existe, probablement que ça t’affecte déjà de façon minime et temporaire comme tu as encore le luxe d’être jeune et insouciante, mais un jour ça changera.

En mieux ou en pire.

Sauf que ça existe. La cruauté, le mépris, la bêtise, les insultes, les blagues répétitives, l’humiliation. Tout ça existe.

L’école sera une grande partie de ta vie et, forcément, l’intimidation aussi.

Mais la solitude, pour toi, n’existera pas tant que j’aurais le pouvoir de t’apaiser un peu avec une caresse et des mots doux. Si un jour tu ne me les réclames plus, souviens-toi que ça te sera toujours accessible au besoin.

Tu n’es pas seule et on t’aime.

Pour le reste, tu devras le découvrir à ton rythme et, je l’espère, sans trop de heurts. L’école sera une grande partie de ta vie et, forcément, l’intimidation aussi.

C’est quoi l’intimidation? « C’est non » est la réponse que je souhaiterais t’apprendre avec l’espoir que ce soit bel et bien terminé.

Mais ne soyons pas naïfs et préparons-nous … au cas.

 

 

Pour lire un autre texte de Stéphane Morneau: «Papa, pourquoi tu n’as plus d’amoureuse?»