La vie de Gabrielle Laïla Tittley, alias «Pony», est une chanson rap. Son parcours est une prose incendiaire, son histoire est une rime sonore qui détonne, she started from the bottom now she’s here: portrait de l’artiste visuelle la plus en vue et la plus prisée de la métropole.

TEXTE HAMZA ABOUELOUAFAA
PHOTO MARTIN GIRARD

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Cet article est tiré du Spécial extraordinaire 2017 du magazine URBANIA, disponible sur notre boutique en ligne.

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Figure notoire de la scène artistique montréalaise, Gabrielle Laïla Tittley, dite Pony, a une facture visuelle unique. Couleurs vives, clins d’œils constants à la culture pop, message étudié — c’est notre Andy Warhol. Son univers est fécond et éclaté : la mention «Club optimiste» sur une maison en flammes; le mantra hug life; un dinosaure qui lance «bitch, don’t kill my vibe» au météorite qui fonce droit sur lui; des vulves, beaucoup de vulves; des pénis, beaucoup de pénis; des dessins de rappeurs émotifs…

Enfant, elle est déjà trop adulte. Elle pense à la mort tandis que d’autres jouent à la marelle.

On reconnaît sa griffe entre mille, sur des pins, des affiches, des pulls et les murs de nos apparts. Son art est épidémique, si bien que tout Montréal est devenu un musée qui l’expose en permanence. Son secret est son immense sensibilité. Elle nous passe en douceur des émotions. Elle nous dit «c’est correct» même quand ce ne l’est pas. Elle enjolive les causes perdues, les oubliés; elle se moque des figures sacrées. Pourtant, Gabrielle doute encore.

C’est qu’elle revient de loin.

Elle débarque à Montréal à 17 ans.

Enfant, elle est déjà trop adulte. Elle pense à la mort tandis que d’autres jouent à la marelle. Prisonnière d’un ghetto paumé en marge de Gatineau, elle ne rêve que d’évasion. Sa mère, née à Nazareth, pieuse et conservatrice, lui défend d’écouter les chansons qui passent à la radio, trop frivoles à son goût. Quand Gabrielle tombe par hasard sur les rimes de Jay Z, c’est ironiquement un moment d’épiphanie : Hard Knock Life devient son hymne, le rap sa catéchèse, et l’art son salut. Elle gribouille quelques dessins ici et là, pour faire passer le temps, pour coucher ses sentiments sur le papier. Les voir prendre forme la calme.

L’art l’a finalement happée, l’art l’a finalement libérée.

Elle débarque à Montréal à 17 ans et ne sait pas qu’une décennie plus tard, elle aura sa propre exposition au prestigieux Centre Phi.

 

Un chemin de croix

Mais le répit est bref. Quelques années plus tard, elle se fait vomir jusqu’à cinq fois par jour, consomme de la cocaïne sur une base régulière, a des sautes d’humeurs. Gabrielle a la mèche courte. Elle est un cocktail Molotov ambulant.

L’artiste tourmentée, c’était un passage obligé? «Non, je ne le souhaite à personne, répond-elle. Tu te fais violence, tu meurs à petit feu, tu penses à la mort tout le temps. Je crois aussi à l’artiste sain d’esprit, en contact avec son instinct et sa créativité, plus éclairé sur le sens de ses œuvres, plus lucide.» Gabrielle retrouve peu à peu sa lucidité; tranquillement, elle renaît.

«Je suis fière d’être anormale, imparfaite. C’est beau de l’assumer.»

Il existe plusieurs contextes créatifs, et elle fait finalement le choix d’opter pour l’harmonie plutôt que la tourmente. Club optimiste > Club Van Gogh, mettons. Comment se perçoit-elle aujourd’hui ?

«Je suis un enfant avec un seau de pétrole qui s’est déversé sur sa tête, noircie et reluisante, avec une belle texture vinyle. Ce pétrole-là, cette masse noire, elle disparaît un peu plus chaque jour. Je suis fière d’être anormale, imparfaite; et puis, tous les humains sont des êtres cicatrisés. C’est beau de l’assumer.»

Même si cette masse de goudron la tache depuis l’enfance, elle a su s’en servir comme carburant. Aujourd’hui, elle rattrape son enfance perdue. Davantage gamine qu’adulte, elle se permet enfin les légèretés autrefois proscrites : la désinvolture, la candeur, la naïveté, l’insouciance. Son art est une immense récréation… et la cloche n’est pas sur le point de sonner.

 

Le hip-hop (encore)

Pour célébrer cette victoire sur un passé tragique, en mars 2017, Gabrielle concocte la plus belle des vengeances. Une installation — une première pour elle — au Centre Phi. Inspiré d’une chanson de l’artiste hip-hop J. Cole, le titre de l’exposition est No Role Models. Cette expo est en quelque sorte une incursion dans son inconscient, une visite décomplexée des icônes et des thèmes qui l’ont marquée, soit le rap et le passage à l’âge adulte. Elle s’associe donc avec Jo RCA, membre des Dead Obies, qui s’occupe de l’ambiance sonore. Ils se courtisent l’un et l’autre depuis un bon moment ; se suivent, d’expos en shows, fanas finis de leur travail respectif. Leur complicité est naturelle, intuitive. Cette expo hybride est une consécration : enfin, elle passe de la thug life à la hug life.

Gabrielle Laïla Tittley: started from the bottom now she’s here!

Pour la suite, Gabrielle souhaite vivre de son art. Toujours. Tout le temps. «Mon but ultime est d’être indépendante. Quand je ne crée pas, je suis tellement déprimée. Dès que je crée, j’ai des papillons dans le ventre; c’est de la bouffe, c’est comme un Tagamotchi, qui va mourir, qui bippe pour appeler de l’aide.»

À voir la lueur dans ses yeux et à sentir l’excitation dans son timbre de voix, son Tagamotchi ne manquera jamais de rien. En rafale, voici ses projets pour 2017 — attention, risques élevés de vertige: une première boutique permanente à Montréal; de l’exportation à l’international; une collaboration avec Charlotte Cardin; l’écriture d’un livre; puis, pourquoi pas, devenir rappeuse? Gabrielle Laïla Tittley: started from the bottom now she’s here. Ici, partout, là-bas, au bon endroit.

 

 

Pour voir la série de photos que Martin Girard a réalisée de la sublime Gabrielle, c’est par ICI!