Le monde juge. Et même si je ne devrais pas, jusqu’à tout récemment, je prenais certaines décisions en fonction de ce que le monde pensait.

«On s’en fout du regard des autres.» Je suis le premier à le dire à mon ami quand il veut s’acheter une salopette. Il n’en demeure pas moins, que la journée où je magasine seul et trouve une salopette géniale, j’envoie une photo à mes sœurs avant de l’acheter, savoir ce qu’elles en pensent. «Hmmm…pas certaine.» Je n’ai toujours pas de salopette.

Ça remonte à loin. Aujourd’hui, je sais que je pourrais facilement «pull off» une salopette fleurie jaune avec des bas dans mes crocs. Côté vestimentaire, j’assume ma folie. Enfant, c’était plus difficile.

Enfant, j’avais des manches d’eczéma sur les deux avant-bras.

J’ai toujours fait de l’eczéma (plaques dégueulasses qui piquent sur la peau, à cause du stress). Aujourd’hui encore, ça me gêne parce que j’en fais sur les doigts et des fois, ça fait mal. Un high five, c’est censé être festif, pas faire une plaie qui saigne.

Enfant, j’avais des manches d’eczéma sur les deux avant-bras. On s’entend, un enfant, c’est honnête (lire ici: méchant). «ARK! C’EST QUOI ÇA?! T’ES DÉGUEULASSE.» Je ne sais pas si tu t’es déjà fait dire «ark» ou «t’es dégueulasse», mais tu te sens un peu mourir en dedans. Je suis un peu un horcruxe. Lis Harry Potter.

Mon but ici n’est pas de faire pitié.

J’ai porté des manches longues à longueur d’années jusqu’à la fin de mon secondaire 2.

Mon but ici n’est pas de faire pitié. T’inquiètes, je vais bien. Je suis même heureux d’avoir vécu cela parce que ça a forgé la personne que je suis aujourd’hui. Plus humble, respectueux et qui juge le moins possible.

Le jugement est un sujet récurrent dans mes textes parce que ça m’affecte beaucoup. «Il est laid» sont des mots qui me fendent le cœur. Je trouve ça tellement méchant. «Je trouve ça laid», c’est déjà mieux. Je ne demande pas au monde de trouver tout beau, mais qui es-tu pour assurer aux autres que quelque chose est laid ou mauvais?

Je suis conscient depuis longtemps des conséquences d’une décision. «Je vais mettre ce chandail aujourd’hui.» On rit de mon chandail. «Je vais mettre un bracelet et une bague aujourd’hui.» On me traite de tapette. «Je vais essayer de passer inaperçu.» Ils ont gagné.

Enfant, j’essayais de ne pas attirer l’attention, de me fondre dans les murs afin de me protéger. Et je l’ai eu facile comparativement à d’autres. Ma famille était là pour moi et m’encourageait à me défendre et à être fier. J’avais même un ami qui s’appelait Albert en quatrième année qui a répondu à quelqu’un qui me traitait de dégueulasse: «C’est de l’eczéma! C’est tout.» J’ai encore une vague d’affection envers cet ami en pensant à ce moment-là.

Quand j’ai commencé en humour, je portais toujours des chandails à manches longues.

Heureusement, j’ai changé d’école et ça a été un nouveau départ pour moi. On avait un uniforme: la meilleure nouvelle de ma vie.

Même adulte, ça m’a pris du temps pour assumer ma personnalité. Quand j’ai commencé en humour, je portais toujours des chandails amples à manches longues pour ne pas avoir l’air trop en forme (aujourd’hui, je porte des chandails amples par confort). J’enlevais mes bracelets, j’essayais d’être le plus neutre possible. Personne ne m’avait rien dit, mais mon mécanisme de défense était encore très présent.

Avec le temps, j’ai fini par garder mes bracelets, garder mes manches courtes, et même y aller de folie avec des chandails colorés, des bas rigolos, des pantalons troués. J’ai fini par être moi-même sur scène, et ce, il y a à peine deux ans.

On m’a souvent dit: «Toi, ça fonctionne parce que t’es beau.» Les gens ne réalisent pas qu’on ne dirait jamais à quelqu’un: «Toi, ça fonctionne parce que t’es gros» ou «Toi, ça fonctionne parce que t’es laid.»

Jamais je ne vais chialer sur mon corps. Je suis chanceux et je le réalise.

Dire qu’une carrière humoristique fonctionne parce que mes parents m’ont offert un bagage génétique qui semble plaire à la société dans laquelle on vit, c’est dire que mon public est tellement stupide qu’il n’écoute pas ce que je dis et ne fait que me regarder et rire quand je ne parle plus, afin que je continue de rester devant eux plus longtemps.

C’est dire que mon matériel est inintéressant, inutile, vide et que même s’il ne l’est pas, on s’en fout, «Personne t’écoute, t’es beau.»

Jamais je ne vais chialer sur mon corps. Je suis chanceux et je le réalise. Je félicite et remercie le travail de mes parents. Je suis toujours flatté quand on me dit «t’es beau», comme n’importe quel être humain, jamais je ne vais être choqué de ça, au contraire, mais certaines personnes ne réalisent pas que cela m’a forcé à doubler d’effort. À travailler mes textes plus fort que les autres. À jouer plus souvent que les autres. Non pas pour être meilleur que les autres, simplement pour forcer les gens à me dire «T’es drôle» avant.

 

 

Pour lire un autre texte de Jay Du Temple: «Harry Potter pour les nuls/moldus».

  • Erika

    Tu es tellement drôle et talentueux, tu es toujours le highlight d’une soirée d’humour dans un bar où on ne s’attendait pas à te voir! Continu ton travail fantastique et tes textes sur Urbania sont simplement le bonbon de ma semaine, merci !