Cette semaine, l’animateur et auteur de droite Éric Duhaime a fait son coming out en lançant un livre sur l’homosexualité et en profitant de l’occasion pour dénoncer le «lobby gai».

Il proclame que «la bataille a été gagnée» et il enjoint les autres membres des minorités sexuelles à ranger les drapeaux et à «sortir le champagne».

Le Conseil québécois LGBT reste trop occupé qu’il est à défendre les droits LGBT pour «planter» Duhaime.

Dans son livre, l’animateur de droite en profite aussi sans surprise pour nier l’existence de la culture du viol (tout en la propageant, puisqu’il se dit soulagé de ne pas avoir à se soucier du consentement en tant qu’homosexuel) et pour critiquer le féminisme, une plaie qui le fait d’ailleurs se féliciter de préférer les hommes aux femmes.

Il affirme en outre qu’avec sa sortie du placard, il ne craint pas de se faire «planter» par des homophobes, mais plutôt d’être victime du «lobby gai». (À ce sujet, le Conseil québécois LGBT a tenu à le rassurer qu’il n’avait pas le temps de le planter, trop occupé qu’il est à défendre les droits LGBT.)

Difficile de s’étonner qu’un animateur de droite qui pourfend généralement les mouvements sociaux applique le même raisonnement lorsqu’il aborde la question des minorités sexuelles, même s’il en fait partie. C’est cohérent, il faut le reconnaître.

Les conservateurs se rabattent sans cesse sur cette rhétorique voulant que tout ait déjà été fait pour le bien commun.

Mais ce qui me marque dans les propos de M. Duhaime, c’est cette injonction à «sortir le champagne», parce que cela résume tellement bien le discours qui est servi ad vitam aeternam aux mouvements sociaux, comme un hoquet de la droite.

Les conservateurs se rabattent sans cesse sur cette rhétorique voulant que tout ait déjà été fait pour le bien commun et qu’à moins d’être victimaire, il ne reste plus qu’à apprécier l’état des choses.

Ça me rappelle une scène du film The Truman Show. Vous vous souvenez, le film de 1998 où Jim Carrey vit à son insu dans un monde fictif remplit de caméras cachées qui diffusent sa vie en continu dans une télé-réalité, depuis sa naissance?

Les conservateurs adoptent souvent la logique de l’enseignant du Truman show face aux grandes causes sociales.

Dans une scène au début du film, on voit le personnage de Jim Carrey, enfant, dire à son professeur qu’il souhaite devenir explorateur lorsqu’il sera grand. Pour briser ses rêves et le dissuader de s’aventurer hors du monde fictif mis en place pour l’exploiter, le professeur déroule sous les yeux du jeune Truman une carte du monde en lui déclarant que «tout a déjà été découvert».

En un sens, le professeur a plutôt raison avec sa carte du monde. Mais on sait que cette réponse cache quand même un gros mensonge.

Confrontés à ceux qui défendent des causes sociales, les conservateurs adoptent souvent la logique de l’enseignant du Truman show: inutile de cherchez plus loin que le bout de votre nez, tout a déjà été fait, les combats ont tous été gagnés, ravalez vos protestations, vous ne trouvez pas mieux que ce qu’on a là. On est au top, au sommet, à l’apogée. On a déjà gravi l’Everest pour vous, alors sortez les couvertes, les barres granolas, assoyez-vous et appréciez la vue. Si vous continuez d’avancer, vous allez vous mettre à descendre.

C’est à la base même de ce qu’est le conservatisme: la conviction qu’on ne peut pas avoir mieux que ce qui existe déjà, et que si on change quoi que ce soit, ça va juste mal aller, parce que ça va aller trop loin.

Pourquoi ne pourrait-on pas se réjouir des acquis et à la fois entrevoir un futur meilleur?

C’est généralement à ceux qui veulent des changements sociaux que l’on accole les qualificatifs de «militants», de «radicaux» et de «rêveurs». Pourtant, on peut tout à fait militer pour le statu quo, on peut être radicalement conservateurs, et on peut même dire que la droite est rêveuse, dans le sens qu’elle fait de mauvais rêves. Elle fait des cauchemars où elle entrevoit la déchéance d’un monde en perte de repères et de valeurs. Depuis l’an 375.

Évidemment, les féministes, les groupes LGBT et les progressistes en général peuvent célébrer le travail de leurs prédécesseurs. Mais pourquoi ne pourraient-ils pas à la fois se réjouir des acquis et entrevoir un futur meilleur? Il est tout à fait possible de sabrer le champagne puis de dérouler des drapeaux. D’ailleurs, ça se brandit très bien un drapeau, un peu pompette. Ce n’est pas mutuellement exclusif.

 

 

Pour lire un autre texte de Lili Boisvert: «L’épuisement des femmes publiques».