Imaginez votre quartier se faire démolir tout entier. Votre maison, l’épicerie du coin, votre café préféré et le dépanneur constituent votre petit monde… et tout à coup, on détruit tout. Partez! Dans 3 ans, il ne restera plus rien de ce que vous avez connu ici.

En ce 375e de Montréal, souvenons-nous de ces quartiers qui ne sont plus aujourd’hui.

C’est le sort qui a été réservé à certains quartiers de Montréal au courant de l’histoire de la ville. On ne fait pas de métropole sans casser quelques oeufs, diront certains, mais ça ne veut pas dire qu’on doive s’y résigner et oublier ce qui a été.

En ce 375e de Montréal, souvenons-nous de quelques endroits qui ont été le centre de la vie de certains, avant d’être complètement démolis…

  1. Le Faubourg à m’lasse

Commençons par le plus populaire: le Faubourg à m’lasse, ce quartier qui a été rasé et sur lequel on a bâti la tour de Radio-Canada. Entre 1960 et 1963, en plein début de Révolution tranquille, ce sont 5000 personnes qui ont été expropriées, et plusieurs commerces et usines ont été détruits.

Les personnes qui y vivaient étaient principalement des familles d’ouvriers, venus travailler dans ce secteur qui s’est industrialisé à partir de l’arrivée de la brasserie Molson en 1786 (fait longtemps!), qui a été suivie de nombreuses autres industries au fil des décennies.

Les familles délogées ont reçu de la ville… 12,50 $ par pièce.

Un album photo fascinant a été élaboré par les Archives de Montréal, dans lequel on voit les bâtiments du Faubourg avant leur destruction. Vous remarquerez que sur la plupart, un homme tient un numéro dans sa main: c’est pour qu’on puisse après faire le lien avec l’emplacement où se trouvait ce bâtiment sur la carte d’expropriation numérotée. Il brandit donc devant les habitants impuissants le numéro correspondant au lot d’expropriation; c’est surréaliste de voir ces images, je vous conseille grandement de regarder l’album.

Ben quoi, pourquoi vous ne souriez pas? – Archives de la Ville de Montréal

Faut pas trop se déprimer: les familles délogées ont reçu de la ville… 12,50 $ par pièce que comptait leur habitation.

Le Faubourg est probablement devenu mythique à cause de cette image forte, de familles pas riches chassées de leurs maisons et remplacées par la tour d’une société d’État et par un stationnement, mais aussi grâce à son nom romantique. D’où ça vient, ça, «Faubourg à m’lasse»?

Il existe quelques hypothèses, mais apparemment, ça sentait la mélasse pour vrai dans le quartier. L’historien Michel Guay affirme que ces effluves émanaient de grands réservoirs de mélasse installés sur le bord du fleuve, sur les terrains de la brasserie Molson: la mélasse aurait été utilisée pour fabriquer de la bière Porter. Le surnom est accolé au secteur dès 1880, utilisé par certains pour démontrer une fierté identitaire, et par d’autres comme une marque péjorative.

La vie n’était pas toujours rose dans le quartier.

Il n’y avait quand même pas juste des taudis. – Archives de la Ville de Montréal

On trouve fréquemment dans les témoignages des gens ayant vécu dans le Faubourg des histoires touchantes, et empreintes de nostalgie.

Michel Guay fait toutefois remarquer que la vie n’était pas toujours rose dans le quartier. À la fin des années 10-20, une famille type du Faubourg comprenait un père qui travaille à un salaire qui le place sous le seuil de la pauvreté, une mère qui n’a pas le choix de travailler (dans une entreprise de textile ou à la maison, dans une shed), et 5, 6, 7 ou 8 enfants qui n’allaient pas à l’école bien longtemps. Le taux de mortalité infantile y était le plus élevé de Montréal (environ 214 enfants sur 1000 mourraient en bas âge, alors qu’à Westmount c’était autour de 55).

La carte qui permet d’identifier les bâtiments détruits à partir des chiffres présents sur les photos. – Archives de la Ville de Montréal

2. Le Red Light

Le Red Light, ça sonne pas mal Amsterdam ecstasy, mais détrompez-vous: on parle plutôt d’un secteur du centre-ville de Montréal qui comprenait notamment l’intersection des rues Sainte-Catherine et Saint-Laurent.

Pour que vous puissiez visualiser l’emplacement, voici une carte. Et ce n’est pas n’importe laquelle: c’est une carte produite par l’Armée canadienne en 1943, indiquant où se trouvaient les bordels dans lesquels les soldats avaient attrapé des maladies vénériennes.

Ancien Red Light de Montréal.

Qu’est-ce qu’il y avait là, à part des bibittes? Vous l’aurez sans doute deviné: des cabarets et des commerces illicites.

L’âge d’or du Red Light montréalais se situe entre 1925 et le début des années 60. À partir des années 1920 (donc au moment où la prohibition est instaurée aux États-Unis), Montréal acquiert une réputation de ville de fête, attire plusieurs touristes et le milieu du jazz s’y développe.

Si ça vous intéresse, voir la très belle bande dessinée «La femme aux cartes postales» de Claude Paiement. 
Illustrateur: Jean-Paul Eid Les Éditions de la Pasthèque

Après la Seconde Guerre mondiale, la criminalité est de retour.

Évidemment, toute cette agitation attire aussi la criminalité. On peut être portés à sourire aujourd’hui en lisant que les autorités religieuses étaient alarmées par la situation: «Le mal envahit Montréal tout entier!» s’était d’ailleurs exclamé l’abbé Gauthier à l’occasion d’une conférence organisée par la Ligue des bonnes mœurs (rien de moins) en 1919. Mais il reste que Montréal devient alors une grande métropole du crime en Amérique, et ce n’est pas un titre qu’on recherche en général.

Après la Seconde Guerre mondiale, la criminalité est de nouveau à la hausse (le krach boursier de 1929 avait créé d’autres problèmes), et on nomme Pax Plante responsable de l’escouade des moeurs, avec l’avocat Jean Drapeau, qui deviendra le maire qu’on connaît. Malgré l’équipe du tonnerre que ça semble représenter (Pax Plante est un nom de superhéros, on ne se le cachera pas), la lutte est difficile, et on finit par raser une partie du secteur en 1958-59 pour y ériger les logements sociaux Habitations Jeanne-Mance, qui existent toujours aujourd’hui.

On retrouve de nos jours dans ce secteur de l’île le Quartier des spectacles… et quelques vestiges de l’ancien Red Light.

What’s up

3. Goose Village

Après cet intermède Red Light, revenons à un quartier où la situation ressemble à celle du Faubourg à m’lasse: Goose Village, aussi nommé Village-aux-oies (les Amérindiens y chassaient l’oie), aussi nommé Victoriatown (les ouvriers y construisaient le pont).

Après ses débuts comme terrain de chasse, ce secteur de l’île a servi de site de quarantaines pour les immigrants irlandais lors de l’épidémie de typhus (en 1847-48). Situation peu charmante, donc, mais les ouvriers qui travaillaient à la construction du pont Victoria s’y sont installés après, et les baraques de bois se sont tranquillement faites remplacer par des maisons de briques.

Un petit indice en arrière-plan pour situer le secteur dans lequel se trouve ce quartier. – Archives de la Ville de Montréal

Mais après l’annonce de la tenue de l’Expo 67, l’administration municipale a voté une expropriation des lieux. On est alors en 1962, et 1500 habitants doivent quitter l’endroit. La population est constituée à moitié de nouveaux arrivants italiens, le quart de Britanniques et d’Irlandais, et 15 % seulement de Canadiens-Français.

Calmons-nous, la loi 101 n’existait pas encore. – Archives de la Ville de Montréal

Je me mêle peut-être de ce qui ne me regarde pas, mais la composition démographique de ce quartier explique peut-être pourquoi sa disparition semble avoir été moins élevée en mythe national que celle du Faubourg, pourtant survenue pas mal en même temps.

Petit fait cocasse sur un thème semblable: sur la version francophone de Wikipédia, on retrouve un minuscule article sur le Faubourg à m’lasse, et rien du tout sur Goose Village. Sur la version anglaise, on a droit à deux articles complets. (Avis aux historiens ou aux traducteurs qui lisent ceci: contribuer à l’intégration de l’histoire de notre métropole sur Wikipédia en cette année de 375e, en voilà, un beau projet de fin de semaine!)

Revenons à nos oies. Les habitants du quartier sont donc expropriés, on construit en 1964 l’autoroute Bonaventure et l’Autostade… qui sera pour sa part démoli en 1970. Le sol de l’endroit sera jugé comme étant trop pollué pour y reconstruire des maisons.

Je ne sais pas pourquoi ils prenaient aussi les photos d’expropriation à l’intérieur des maisons, mais le résultat est remarquable.
Archives de la Ville de Montréal

Pourquoi s’être acharnés sur Village-aux-oies? Plusieurs hypothèses existent. Ça pourrait avoir tout simplement fait partie d’un plan d’urbanisme, qui prévoyait que les zones de taudis identifiés par le rapport Dozois (dont Goose Village) devaient être détruites pour relocaliser les gens vers des habitations plus salubres. D’autres parlent d’une guerre entre le maire de l’époque, Jean Drapeau, et Frank Hanley, l’élu qui représentait ce secteur de l’île. On dit aussi que ce n’était pas glamour, pour les touristes qui arrivaient à l’Expo par le pont Victoria, d’avoir cette vue comme accueil à Montréal (on se rappelle que le Faubourg était pour sa part au pied du pont Jacques-Cartier et a subi le même sort).

Archives de la Ville de Montréal

Exproprier des quartiers au complet, c’est rare que ça se voit, et c’est probablement pour ça qu’on s’en rappelle. Mais souvent, bien qu’il ne s’agisse que de quelques maisons, les effets sont quand même importants: c’est d’ailleurs ce qu’ont connu quelques familles de Montréal en 2014, alors que les travaux pour le nouveau pont Champlain se mettaient en branle.

Pour 2017, on vous souhaite d’être bien dans votre quartier, d’apprendre à le connaître… et de ne pas vous faire exproprier.

Archives de la Ville de Montréal

Cet article a été en grande partie inspiré par ces articles sur les quartiers disparus sur le site Archives de Montréal.

 

 

Pour continuer la lecture: «Les expropriés du pont Champlain».

  • Pythagore

    L’Autostade n’a pas été démoli en 1970, mais en 1980. Les Alouettes de Montréal jouaient à l’Autostade en 1976, l’année des Jeux Olympiques de Montréal, pour être ensuite relocalisés au Stade Olympique devenu vacant après les jeux.

    Pour le 12,50$, il faudrait peut-être prendre la peine de faire la conversion en dollars constants. Parce qu’en 1960, 12,50$ c’était pas mal plus d’argent que 12,50$ aujourd’hui, mais j’imagine que ça va mal avec le sensationnalisme que l’auteure essaie tant bien que mal de susciter à travers son article mal écrit et sans rigueur.