Jeudi matin, 6h, je creuse un petit trou pour sortir du tas de neige qui me servait de maison depuis la tempête et j’embarque dans l’autobus vers Chicoutimi. J’aimerais dire que j’ai hâte de dévorer du court-métrage au festival REGARD et de découvrir Saguenay, mais la réalité est moins gracieuse: je traîne avec moi un chagrin d’amour et un lendemain de veille… bref, j’ai un peu peur de vomir dans le bus.

Je suis quand même excitée parce c’était ma première fois à Jean-Làlà-city. Dans ma tête confuse, le Saguenay, c’est loin, c’est froid, l’accent est bizarre, y’a 10 femmes pour un seul homme, de l’aluminium et Jean-Philippe Wauthier.    

La déco est sua coche.

Là où les gens sont fins

De l’autre côté de mes 6h de bus, le soleil brille et les bénévoles se bousculent presque pour faire visiter la ville à qui veut bien, ou pour jaser cinéma. À l’accueil du festival, Noémie – avec qui j’avais communiqué par courriel – me fait la bise et, sur la rue Racine qui me conduit à l’hôtel, tout le monde me dit bonjour comme si on était sur un sentier de randonnée. Y’a même le wi-fi gratuit en ville.

Ce débordement de convivialité ensoleillée ne matche pas du tout avec ma peine d’amour et j’ai hâte de boire la même chose que ces gens pour devenir agréable à mon tour. Dans l’autobus jaune qui nous amène au cégep de Jonquière pour le 5 à 7 d’ouverture du festival, un gars s’improvise guide touristique au micro, et j’ai l’impression qu’on est dans le film «Dans la peau de John Malkovich» : “Bienvenue à Saguenay, présentement, on est sur le boulevard du Saguenay, là, c’est la rivière Saguenay. Fjord du Saguenay. Saguenay-Lac-Saint-Jean. Saguenay-Saguenay-Saguenay-Saguenay.”

Ça se voit, les gens du festival ont travaillé fort et ils veulent qu’on en profite.

Ça déconne dans le bus, le monde s’est déplacé en gang et est prêt à faire le party après la projection. Je suis frappée par la réalisation soudaine que, bon dieu de merde, je ne pensais pas voir ça un jour, un festival de cinéma pas prétentieux.

Là où les courts-métrages sont grands

D’ailleurs, à la soirée d’ouverture, on sent à quel point les gens sont fébriles. Ils ont travaillé fort et ils veulent qu’on en profite. “Goinfrez-vous de courts!” “Matchez-vous!” “Les Saguenéens, on fait pas juste frencher entre cousins!”  

On est plus de 800, mais j’ai l’impression que les films me parlent directement à moi.

Après quelques coupes de vin gratis, je me fais rentrer dedans par le premier court-métrage. Des bobos allemands en vacances sur leur voilier tombent sur un bateau de réfugiés à la dérive. Puis Oscar Peterson, l’apocalypse et des pets dans la face défilent sur l’écran. C’est l’avantage des courts-métrages: on peut faire le tour du monde et aborder 100 questions dans la même soirée.

On est plus de 800 spectateurs, mais j’ai l’impression que les films me parlent directement à moi. Impossible de ne pas réaliser que mes propres problèmes n’ont absolument aucune importance à l’échelle du monde et de tout ce qui m’est présenté. Je peux enfin slaquer mes shorts de chagrin et me laisser apprécier mon voyage.

J’ai croisé ces hommes à l’hôtel Chicoutimi, et je ne sais pas pourquoi.

Là où la bière est bonne

Je vous avouerais qu’il y a aussi les cans de la brasserie Voie Maltée qui ont contribué à me détendre. C’est vrai ce qu’on dit: le ratio bar/habitant est impressionnant, à Saguenay. Après avoir jasé “Monoprix” avec la délégation du consulat Français, cette nuit-là, je décide d’aller explorer le vieux port de Chicoutte. Ben, si j’y arrive, parce qu’à Chicoutimi, il y a sacrément beaucoup de côtes, et là, c’est l’hiver.

En regardant la glace flotter dans la rivière et les nobles sapins enneigés, je me demande comment ça se fait qu’une ville autant de côtes et autant de bars ne soit pas la recette d’un désastre.

La vue depuis l’hôtel Fjord. À noter que ma caméra rend très mal le pittoresque lorsqu’il est époustouflant.

De là où les souvenirs sont doux

À partir de là, j’essaie de continuer à explorer les environs entre deux projections de court-métrage, une table ronde où Guillaume Lambert arrêtait plus de faire des blagues et un party Téquila Pof.

Mais le meilleur moyen de découvrir la région, c’est de prendre une des navettes du festival. Les chauffeurs, qui ont tous plusieurs années de bénévolat à REGARD derrière la cravate, nous parlent de l’histoire d’Arvida, du meilleur resto (La Cuisine), de l’after party dans une église, des plus beaux spots de randonnée.

J’ai maintenant moi-même envie d’écrire 40 courts-métrages.

En passant, avouez que c’est drôle qu’un certain Sang Hoon Lee du Busan International Short Film Festival de Corée du Sud connaisse maintenant l’existence de Jean «Là là» Tremblay.

Mes 4 jours à Saguenay sont passés plus vite que l’éclair. Mais, à l’instar d’un court-métrage, plutôt que de me laisser sur ma faim, l’intensité et le dépaysement express que j’ai vécu là me donnent l’impression d’être inspirée pour des mois et des mois. J’ai envie d’écrire 40 courts-métrages, dont un sur le pouvoir de résilience des femmes et un, en stop motion, sur le ski-doo.

« J’ai percé mes paupières pour regarder
Tout ce que je ne peux pas voir quand j’ai les yeux fermés »
Klo Pelgag

Dans l’autobus du retour, je suis un high et je repense aux vieux du coin que j’entendais passer des commentaires enthousiastes pendant les films “Hé mon Dieu! Il va quand même pas échapper sa pizza, le pauvre!” “Attention, l’autre gars a un gun!”.

Saguenay, t’es belle, ton monde est smatt et ta bière est bonne!

Je repense à Émile Proulx-Cloutier qui n’avait plus de voix, mais qui était visiblement enchanté d’être le porte-parole.

Je repense au show surprise de Qualité Motel et à Maybe Watson qui les a rejoints sur scène, et à l’after où j’ai décidé de partir une start-up en rapport avec la pornographie avec un gars du Devoir.

Sérieusement, Saguenay: 10/10. T’es belle, ton monde est smatt, ta bière est bonne, ton festival de courts-métrages est incroyable et, grâce à toi, je n’ai plus le coeur gros. Je m’en veux de t’avoir ignorée si longtemps et je vais revenir, c’est sûr.

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Les meilleurs courts-métrages et le plus gros party de l’hiver. Saguenay est capitale du court, Montréal une banlieue. Pour plus d’information sur le plus important festival de cinéma court au Canada et bientôt en Amérique du Nord: c’est par ici.

 

 

 

Pour continuer la lecture sur le Saguenay: «La ville de la semaine : Chicoutimi».