Tu vas remarquer, plus tôt que tard ma fille, que papa n’a pas le sourire facile.

Ne t’inquiète pas, ce n’est absolument pas de ta faute. Au contraire, tu es pas mal la seule qui a le pouvoir de me faire sourire sincèrement pour des futilités comme un bruit de pet ou une chanson écorchée.

C’est d’ailleurs le plus beau cadeau que tu me fais quand tu es à la maison.

Un jour, j’en suis persuadé, tu vas me poser une question qui risque de me scier les jambes.

Il ne faut pas que ma tristesse transpose son emprise sur ta jeunesse.

«Papa, pourquoi té triste?»

J’ai toujours été triste. Du plus loin où vont mes souvenirs, la tristesse et l’amertume y étaient. Une lourde présence, de la grisaille sur l’arc-en-ciel de l’enfance.

Mon travail depuis ton arrivée, c’est de ne pas laisser ma tristesse transposer son emprise sur ta jeunesse. C’est trop tard pour moi, je dois composer avec et, honnêtement, je suis à l’aise avec ça. Mais la paternité, c’est aussi tenir un parapluie pour t’éviter le gros de la chiasse.

La question n’est plus de savoir pourquoi je suis triste ma belle, mais plutôt pourquoi je le suis moins depuis que tu es là. Parce que je veux que tu retiennes cette réponse au lieu de t’inquiéter parce que papa ne sourit pas autant que maman, par exemple.

Cette tristesse, je te la cache du mieux que je peux.

Papa est triste souvent, pas mal tout le temps même, mais quand tu enfouis ta tête contre ma poitrine, la tristesse est submergée par une chaleur indescriptible – quelque chose comme de l’amour inconditionnel.

«Mais papa, on s’amuse quand je suis là?»

Oui, tu as raison. Cette tristesse, je te la cache du mieux que je peux. On joue, on se parle, tu me chantes des chansons avec ton anglais approximatif à l’oreille et je te regarde en souriant. C’est une dynamique qui est fonctionnelle et elle me permet de ne pas sombrer. Rien de tout ça n’est forcé, ça me fait du bien.

Mais tu n’es pas toujours à la maison et plus tu t’absentes longtemps, plus c’est difficile de revenir de l’intérieur de moi.

Cette tristesse, elle te précède, malheureusement. Elle fait partie de moi.

Ceci dit, jamais je ne te ferais porter l’odieux d’être responsable de ma bonne humeur. Au contraire. Toi, ton travail, c’est ta présence et rien de plus. Je m’occupe du reste. Papa va s’abreuver à même ta tête pleine d’idées folles et mouvementées et t’aider du mieux qu’il peut.

Ma tristesse, elle te précède, malheureusement. Elle fait partie de moi. Sans elle, je n’y serais pas, même si elle complique bien des choses. Si toi tu es la lueur qui m’a redonné l’envie de vivre, ma tristesse est l’ensemble dans lequel je dois apprendre à me trouver une certaine forme de satisfaction.

Ta présence fait fuir les larmes.

De bien-être. J’ose à peine dire de bonheur, mais je l’espère.

«Moi quand je suis triste, je pleure papa»

Oui et je vais toujours tenter de te consoler du mieux que je peux. Te faire croire que les monstres ont peur de moi parce que je suis grognon, mais juste avec eux. Je peux aussi te mentir et te dire que tout ira bien, c’est le genre de baume que je vais t’offrir tant et aussi longtemps que tu le réclameras. En fait, même quand tu me refuseras j’y serais, à essuyer tes rejets ou tes remerciements. Te consoler n’est plus optionnel, c’est essentiel.

La tristesse est un sentiment normal, souhaité même pour relativiser.

Papa aussi pleure, mais pas souvent et pas devant toi. Parce que ta présence fait fuir les larmes, elles n’osent même plus remonter parce qu’elles savent qu’elles n’ont pas leur place.

Mais devant ta chambre vide, parfois, elles se permettent une visite. Comme toi quand tu es triste. Elles retrouvent un sentier déjà défriché.

Tu comprendras aussi en vieillissant que la tristesse est un sentiment normal, souhaité même pour relativiser les expériences que tu vivras. Les grandes joies le sont encore plus quand on connaît le goût amer des larmes.

Le problème avec papa, c’est que sa tristesse déborde du cadre souhaitable. Mais c’est correct, j’ai fait la paix avec tout ça et j’espère que tu ne m’en voudras jamais parce que quoi qu’il arrive, sache que je vais m’efforcer de t’épargner du pire, ne serait-ce que pour me protéger moi-même des conséquences.

Je serai toujours content de te voir, même si papa est toujours un peu triste en dedans.

La possibilité de te rendre triste m’enlève l’envie de laisser ma tristesse décider de tout.

Pour ça je te remercie ma fille. Tu vas le comprendre un jour, mais quand je te murmure que je suis content quand tu es à la maison en te bordant le soir – c’est pas mal plus pour me faire plaisir que pour t’aider à bien dormir.

Parce que j’ai besoin que tu saches que je t’aime, que je serai toujours content de te voir même si papa, à moins d’un changement improbable, est toujours un peu triste en dedans.

Et c’est correct, tout va bien aller.

 

 

Pour lire un autre texte de Stéphane Morneau: «Papa, pourquoi les gens disent qu’ils ont peur des autres?»

  • Carl

    M. Morneau, ton texte m’a profondement touché..

  • KimSTP

    Ouf. Ce serait pas une mauvaise idée de s’occuper de cette tristesse-dominante. Tu te ferrais un énorme cadeau. Tu as le droit à l’émotion de base comme tout le monde: la joie. Câlin virtuel.