Salut URBANIA,

Fait longtemps, han? Well, j’étais parti en voyage fuir le pire de l’hiver et faire le tour du Maroc. J’y ai découvert pas mal d’affaires trippantes, dont le lien spirituel entre le meilleur hachich du monde et la musique traditionnelle gnaoua, un genre de jam psychédélique d’instruments étranges que je comptais expliquer ici à mon retour. Mais bon, ce sera pour une autre fois, parce que c’est la vie: souvent tu pensais que c’est ça que c’tait, mais c’tait pas ça que c’tait. Donc je vais faire quelque chose que je ne fais pas d’habitude et partager une belle tranche de vie.

Comment je pourrais ben raconter ça? L’affaire c’est que j’ai l’habitude de ne prendre qu’un minuscule sac à dos et de trouver toutes sortes de manières et de prétextes pour me promener autour du monde pour pas cher. Pour ce voyage-là, j’avais donc assemblé un paquet de billets d’avion cheap, une technique éprouvée même si elle implique de faire mille et un transferts un peu partout. C’est éreintant, mais en même temps ça donne des journées «déjeuner à Montréal, dîner à Reykjavík, collation à Paris, souper à Marrakech». On va se le dire, y’a de pires épreuves dans l’existence.

Faut croire qu’il y a un dieu pour les amateurs de bon vin; je me suis retrouvé en moins de deux avec la gang de Laura Sauvage.

Au retour de mon périple donc j’avais quelques heures à tuer à Paris entre deux vols. J’ai décidé de pousser ma luck et fait un appel à tous sur mes réseaux sociaux, au cas où il trainerait quelques musiciens en tournée avec qui prendre un verre…

Faut croire qu’il y a un dieu pour les amateurs de bon vin; me suis retrouvé en moins de deux sur la terrasse d’un bistro du 16e avec la gang de Laura Sauvage qui venait de débarquer dans la Ville Lumière. Laura Sauvage, c’est le projet solo de Vivianne Roy, la fille grunge dans le trio folk-rock féminin du Nouveau-Brunswick Les Hay Babies. Avec Dany Placard, Nicolas Beaudoin (PONI) et Jonathan Bigras (Les Guenilles, Galaxie), ils revenaient d’une dizaine de jours de tournée qui les a menés de Fribourg à la Provence, leur «plus long moment passé collé» depuis la naissance du projet.

La bande est logée un peu à l’extérieur de Paris dans un manoir transformé en studio.

Après avoir bu pas mal de rouge, après avoir fait connaissance avec une panoplie de SDF colorés et qu’une dame ait noté sur sa napkin «Les Rats Sauvages» pour se souvenir du nom du groupe (ça ne s’invente pas), j’apprends que la bande est logée un peu à l’extérieur de Paris dans un manoir transformé en studio, et qu’ils y campent quelques jours pour enregistrer de nouvelles chansons. J’apprends aussi qu’il faut absolument que je voie ça, et je ne sais pas trop comment on se retrouve dans un taxi en route pour la maison avec des réserves de vin pour la nuit.

Le reste est chaotique, et le réveil a été un peu brutal.

En fait, surtout parce que j’avais raté mon avion. (Ouin… je sais.)

Bref moment de panique, j’ai repris mes esprits et réalisé que je pourrais être en pire compagnie et dans une situation pas mal plus désastreuse; après tout j’étais une sorte de réfugié, j’allais passer deux jours avec le groupe, et tant qu’à faire je pourrais bien faire quelques photos et te raconter tout ça.

 

L’impressionnant manoir du 19e siècle où on campe est remplit de livres et d’instruments sur trois étages. Un lieu bucolique et en même temps le parfait décors pour un film d’horreur.  Ce lieu s’appelle Studio La Frette. Outre Les Chemins de Verre de Karkwa, on y a enregistré Feist, Feu Chatterton!, Skeleton de Nick Cave and the Bad Seeds et le prochain Timber Timbre. Entre autres.

Le groupe débarque sans maquette, simplement avec quelques idées en tête.

Disons que c’est déjà un lieu mythique qui ferait saliver à peu près n’importe quel musicien sur terre, autant à cause de la collection d’équipement vintage extraordinaire qu’il met à leur disposition que grâce à son équipe dévouée et talentueuse et à l’unique bulle de création qu’il propose.

 

Ça a été assez magique de voir la gang des «Rats Sauvages» exploiter tout ça pour construire des tounes. Je dis « construire » parce que le groupe est débarqué ici sans maquette, sans filet donc, autre que quelques idées de base pour chaque chanson. C’est que Vivianne traine son cahier partout, note des phrases et des bouts d’idées non-stop, en plus d’enregistrer des mémos sur son iphone pour se souvenir de mélodies ou de refrains (elle avoue en avoir quasiment 800 et en envoyer constamment au reste du band).

L’aventure était un peu intimidante, pour un squatteur comme moi.

On pourrait dire sans trop s’avancer que la jeune auteure-compositrice-interprète, qui a fait paraitre l’an dernier en plus d’un EP et d’un vrai album de Laura Sauvage un nouvel album avec Les Hay Babies, est prolifique et ne semble pas trop avoir de problème de page blanche.

Le groupe a donc décidé de créer cet album au fur et à mesure qu’il s’impose; d’enregistrer les deux premières pièces au chalet des parents de Dany Placard et les deux suivantes dans ce manoir français.

L’affaire un peu intimidante dans une aventure comme ça, pour un squatteur, c’est que les membres d’un groupe en tournée passent inévitablement tellement de temps ensemble, qu’une chimie particulière s’est créée dans le clan. Ça et des tonnes d’inside-jokes pas toujours évidentes…

On va même peut-être m’entendre jouer de la branche d’arbre transformée en shaker sur l’album.

Je dois avouer que j’ai fait un peu de rattrapage, appris les règles du Big Flick (un jeu de bouchons de bières inventé pour passer le temps sur la route) et qu’après à peine quelques heures je passais presque inaperçu pour nos hôtes dans ma nouvelle famille d’adoption. En fait, s’ils ont gardé la track, je pense qu’on va même m’entendre jouer de la branche d’arbre ramassée en Provence et transformée en shaker sur l’album.

Pour le reste, y’a les photos, et des chansons qu’on entendra bientôt, honnêtes, senties, portées par la voix si particulière de Vivianne Roy autant que par des musiciens brillants habités par l’esprit du lieu. Y’a quatre humains passés maîtres dans l’art de ne pas se faire chier, qui créent des bijoux de folk stoner, aux relents d’americana, dans une ambiance chill, arrosée de vin et de tabac à musiciens.

Ils connaissent leur chance autant que leur valeur, savent en profiter et exploiter au maximum les talents et idées de tout le monde, sans trip d’ego; un bel exemple de micro-société, quoi.

Et un paquet de moments où il fallait être là. Pour voir comment Vivianne ne peut pas se retenir de taper des mains quand elle mange de la dijonnaise et que ça lui tilt dans le cerveau. Comment Nicolas Beaudoin raconte en gars du Lac St-Jean sa première expérience du bidet. Comment Placard se tient quasiment après sa tambourine pour en jouer, en pleine nuit, après une trop longue session. La face que fait Jonathan Bigras quand il voit un fantôme de près, et la réaction très peu impressionnée des habitants du lieu face à l’évènement (« ah, ouais… baaah… c’est une vieille maison, ça arrive… tu sais c’était aux nazis pendant l’Occupation »). C’est aussi tout ça qui fait la musique. Un morceau de vie.

L’album sortira au courant de l’année, et je vous reviens là-dessus avec une vraie entrevue et peut-être une écoute en primeur, qui sait? Tant qu’à pousser sa luck…

À bientôt, je retourne faire de l’overtime avec le sourire pour rembourser tout ça.

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Pour lire un autre texte de Jean-Philippe Tremblay: «La playlist sexu de JP Tremblay : faites l’amour«